Disponibilité du lait en sachet : Un problème sans solution ?

Sur les 4 milliards de litres de lait consommés chaque année, l’Algérie n’en produit que 1,6 milliards de litres. Pour  combler le déficit, l’équivalent de 2,4 milliards de litres Sont importés. Quelque 800 millions de dollars sont destinés chaque année à l’importation de la poudre de lait.  

Le lait en sachet se fait rare dans les magasins et de nombreux épiciers ont même décidé  de ne plus en vendre. «Je ne veux plus vendre le lait en sachet. C’est une perte de temps et d’argent», dit un épicier de Saoula. Pour arriver à « décrocher » quelques sachets, on doit se lever très tôt et ce sont souvent des retraités, qui se lèvent tôt pour la prière du Fadjr et qui en sortant de la mosquée, se chargent de l’achat du lait», affirme un épicier de Bab El Oued.  

Selon les intervenants dans la chaîne du lait en sachet, la pénurie est due à plusieurs facteurs. Les distributeurs et les épiciers évoquent les pertes financières qu’ils subissent, arguant de la «faiblesse de la marge bénéficiaire et de l’augmentation de du carburant », selon un distributeur.

Plusieurs usines de transformation de la poudre de lait ont carrément fermé et les investisseurs qui ont érigé des complexes laitiers pour produire  du lait en sachet disent faire face à nombre de difficultés et ont décidé d’organiser en novembre 2021 une journée de protestation pour attirer l’attention des responsables du secteur sur les problèmes auxquels  ils sont confrontés. «Nous achetions le film polyéthylène pour les sachets à 345 DA/Kg. Son prix est passé à 390 DA, ce qui fait que la production de chaque litre de lait me coutera 0,52 DA de plus », se plaint un producteur de lait en sachet.

« Nous arrivions par le passé à atténuer nos pertes en produisant du l’ben et du lait caillé. Il est désormais interdit de le faire, car la poudre qui nous est livrée est exclusivement destinée à la production du lait subventionné», ajoute un autre producteur. La corporation est dans l’expectative et ceux qui résistent encore tirent la sonnette d’alarme. «Aucun industriel ne peut travailler à perte. Il faut qu’une solution soit trouvée dans les meilleurs délais, sans quoi, toutes les laiteries privées mettront la clé sous le paillasson», dit un jeune industriel.

Vente concomitante   

Le lait en sachet est donc devenu une dentée rare dans les commerces et les citoyens sont, naturellement, les premiers concernés par ces perturbations. «Nous consommons trois litres de lait par jour. Sans le lait en sachet, je ne pourrais jamais en consommer car il m’est impossible d’acheter le lait en brique à 120 dinars le litre», dit un gardien dans un lycée à Alger. Il ajoute : «Pour trouver du lait à 25 dinars le sachet, je me lève à l’aube et le commerçant me fait une ‘fleur’ en me laissant de côté quatre litres tous les jours».

Ceux qui n’ont pas un commerçant dans leurs connaissances se débrouillent autrement. Comme faire la chaîne devant les points de vente de l’ONALAIT ou chez les épiciers. Tous les matins, une longue queue  de clients se forme devant le point de vente du complexe laitier de Birkhadem. Les clients viennent des quatre coins de la wilaya d’Alger. « J’habite à Birtouta. Je suis retraité, alors tous les deux jours, je viens faire la chaine pour acheter du lait à toute la famille. Ma femme et moi ne consommons le lait que rarement et c’est surtout pour mes petits-enfants que je me déplace», dit un retraité que nous avons abordé devant la laiterie de Birkhadem.

De leur côté, les distributeurs de lait parlent de grandes difficultés auxquelles ils font face en cette période de crise. «Nous gagnons 0,90 dinars par sachet de lait. Par le passé je faisais plusieurs rotations, mais aujourd’hui quand je fais une seule rotation quotidienne je peux m’estimer heureux. Je peux livrer 4000 sachets de lait par rotation. Je dois rembourser les traites de l’achat de mon camion et payer le carburant et l’ouvrier qui m’aide. Une seule rotation par jour, c’est vraiment insuffisant, c’est même travailler à perte», dit un distributeur de lait qui sortait de l’usine de lait des verges à Birkhadem.

Les consommateurs dénoncent une pratique qui semble avoir refait surface : la vente concomitante dont usent certains commerçants en obligeant les clients à prendre un ou deux sachets de lait de vaches, selon les quantités de lait subventionné qu’ils achètent.

Le lait de vache pasteurisé produit par les usines publiques est vendu selon son taux de matière grasse : 35 dinars pour celui qui contient 5% ; 40 dinars pour celui qui contient 15% et enfin 60 dinars pour le lait entier. Les épiciers qui pratiquent la vente concomitante cèdent le lait de vache avec une majoration de 10 dinars sur le prix officiel. Les consommateurs se plaignent de ce diktat, mais la situation perdure. Les épiciers accusent les responsables des complexes laitiers du secteur public. « Le distributeur qui me livre le lait subventionné  m’oblige à prendre 10 caisses de lait de vache. Je ne vais pas les jeter pour faire plaisir à mes clients», dit un épicier de Birkhadem.

Un problème récurrent  

Le lait a toujours représenté un véritable casse-tête pour tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays. Des efforts colossaux ont été consentis par les décideurs, mais  les résultats ont toujours été en-deçà des espérances. « En matière de lait, et au fil des années, plusieurs programmes ont été instaurés par les autorités dont l’objectif est de promouvoir la production nationale et réduire la facture alimentaire. Aujourd’hui, après tant d’efforts et de budgets, la filière tarde à se défaire de son extraversion et reste indéfiniment assujettie au marché mondial. Ceci est affirmé par la facture substantielle des importations, non seulement en matière de lait (1245.91 millions USD en 2019 selon le dernier rapport du CNIS), mais aussi, de la majorité des intrants de la filière (vaches laitières, aliments, vaccins, équipements », est-il noté dans une étude  publiée dans les cahiers du Centre de recherches  en Economie Appliquée pour le Développement (CREAD)  en 2020.

Pour améliorer la disponibilité du lait, les pouvoirs publics ont encouragé les éleveurs en leur accordant d’importantes facilités. Les laiteries du secteur public sont obligées d’acheter le lait de vache à 50 DA/litre. Une partie de la collecte est mélangée au lait dont le prix est subventionné, le reste est conditionné pour être revendu, mais les laiteries du secteur public n’arrivent pas écouler les quantités de lait de vache pasteurisé mis sur le marché. « Le lait subventionné est lui aussi un lait de vache reconditionné. Il est de bonne qualité et ne vaut pas cher. Le lait à 25 dinars peut se congeler, au contraire du lait de vache frais», dit une mère de famille que nous avons rencontré au complexe lait de l’ONALAIT à Birkhadem.

Les pouvoirs publics ont décidé de prendre de nouvelles mesures pour atténuer la crise du lait. Les responsables des départements du Commerce et de l’Agriculture refusent de parler de la pénurie de lait. « Le lait vendu selon les prix internationaux est disponible en quantités suffisantes. Dans tous les magasins, il y a le lait en brique à 100 dinars le litre. La crise ne touche que le lait dont le prix est subventionné», ajoute le même cadre du groupe GIPLAIT.

Pour permettre aux familles aux bas revenus de consommer du lait, les pouvoirs publics tablent sur l’amélioration du circuit de distribution. « Depuis trois ans, chaque distributeur doit respecter son secteur de distribution. Cette mesure a été arrêtée pour mettre fin au trafic du lait. Des distributeurs vendaient le lait à un prix légèrement supérieur au prix officiel, pour des usines de glaces ou à des cafetiers», dit un distributeur de lait. Les responsables du département de l’Agriculture encouragent désormais la production du lait et prochainement des aides seront accordées aux investisseurs qui produiront la poudre de lait localement. Djafar Amrane