Transporteurs, taxieurs, restaurateurs, petits métiers… : Le «monde» des transports à la peine…

Les activités du transport de personnes ont connu une baisse importante, la suppression du transport en commun ayant été une des premières  mesures arrêtées pour lutter contre la propagation du Covid 19. Cette situation n’est pas pour faire le « bonheur » des propriétaires de cars et des chauffeurs de taxis qui ne cessent de réclamer la reprise du travail pour pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles

 

Ce sont les transporteurs inter-wilayas qui souffrent le plus. Ils ne travaillent plus depuis le 15 mars 2020 et certains ont été obligés d’accepter l’aide  de 30 000 dinars versés durant l’été  aux démunis. «J’accepté les 30 000 dinars d’aide parce que je ne pouvais faire autrement. J’ai un car et je gagnais bien ma vie», dit le propriétaire d’un car qui assure une liaison entre Alger et Tiaret.

Les chauffeurs de cars, ainsi que les receveurs, sont quant à eux réduits au chômage. «J’étais employé par le propriétaire d’un car qui assure la liaison entre Alger et Ouargla. Comme la distance est importante, il m’a recruté pour l’assister durant les trajets. Il m’a  aidé durant les trois premiers mois de confinement, mais je ne perçois aucun salaire depuis le mois de juillet», se plaint un quinquagénaire.

L’arrêt du transport à travers le territoire national engendre des problèmes aux prestataires de services qui vivent autour de ce secteur. Les vulcanisateurs installés le long des routes ne travaillent plus comme avant. Leurs activités ont significativement baissé. Ils continuent de réparer les roues des automobilistes, le plus souvent des crevaisons ne nécessitant pas le changement des pneus. «Quand les cars circulaient encore, je n’arrêtais pas de travailler. J’ouvrais mon magasin à quatre heures du matin», dit Ali, le gérant d’une station de réparations de pneus à Bouguezoul dans la wilaya de Médéa. Il a un grand stock de pneus  qu’il n’arrive pas à écouler : « Ce sont des pneus pour poids lourds. Ce stock coûte à lui seul plus de 200 millions de centimes. Un seul pneu vaut 25 000 dinars».

Le voisin du vulcanisateur n’est pas mieux loti. Lui, a carrément cessé de travailler en attendant des jours meilleurs. Il gère un café-restaurant  très apprécié par les usagers de la route. « J’ai fini par avoir de bonnes relations avec des chauffeurs de cars qui venaient tous les matins pour prendre leur petit-déjeuner. A Midi, il y avait toujours la chaine devant le restaurant. Même au diner j’avais des clients. Depuis le confinement je ne travaille plus. J’espère que cette crise cessera dans les prochaines semaines», dit Lakhdar un technicien en restauration qui s’est installé à son compte pour servir les usagers de la route.

 

Taxis inter-wilayas : le temps des fraudeurs 

La station des taxis inter-wilaya du Caroubier à Alger est calme en ce lundi 23 novembre 2020. Il n’y a aucun véhicule à l’intérieur de la station, le transport entre les wilayas étant interdit depuis le 15 mars dernier. Si officiellement, les chauffeurs de taxis sont en chômage, il n’en demeure pas moins que certains téméraires osent braver l’interdit. Ils évoquent des raisons économiques pour justifier leur attitude. «Je ne travaille pas depuis huit mois et j’ai dépensé toutes mes économies. Je suis bien obligé de travailler», dit un chauffeur de taxi originaire de Constantine.

La nature a horreur du vide. Après plusieurs mois de chômage, des chauffeurs de taxis inter-wilayas ont décidé de reprendre donc leurs activités clandestinement. Ils savent qu’ils agissent dans l’illégalité et prennent une multitude de précautions pour éviter les barrages routiers. Ils stationnent dans des rues éloignées et à l’abri des regards. Les plus malins se positionnent sous le pont du tunnel  qui mène vers Oued Ouchayah, où des «rabatteurs» habitant les quartiers environnants se chargent de leur trouver des clients. Quand ces « rabatteurs » ont réussi à « enrôlés » quatre personnes, ils appellent un chauffeur de taxi qui se rapproche pour permettre aux voyageurs d’embarquer.

Et les prix des places ont significatives augmenté. Ils ont carrément triplé. Pour se rendre  à Bordj Bou Arreridj, c’est 1000 dinars la place et pour Constantine, c’est 3000 dinars. «Avant le confinement  une place dans un taxi collectif ne coûtait que  600 dinars pour aller à Bordj Bou Arreridj et 1000 dinars pour se rendre à Constantine», explique un professeur à l’université de Sétif qui fait souvent le trajet en taxi. Pour justifier la hausse des prix, les chauffeurs de taxis évoquent les nombreuses contraintes qui les empêchent de travailler normalement. «Premièrement, je ne peux pas prendre 6 places. Deuxièmement je dois rentabiliser mon véhicule. En venant ce matin, je n’ai ramené que deux passagers avec moi», dit un chauffeur de taxi originaire de Souk Ahras. Un autre chauffeur se justifie : « Je n’ai décidé de reprendre le volant que quant j’ai constaté que des taxis clandestins assuraient des liaisons avec toutes les wilayas du pays. Je n’ai pas de quoi avoir honte, car mes prix sont toujours moins élevés que ceux pratiqués par les fraudeurs».

Dans la wilaya d’Alger, les taxieurs qui assurent les liaisons urbaines ne sont pas « à la noce » eux aussi. Les activités commerciales ont sensiblement diminué et cette baisse se répercute automatiquement sur le secteur des transports.  « Contrairement aux autres pays du monde où le taxi est un moyen de transport réservé aux riches, chez nous, nous transportons surtout les travailleurs et les étudiants qui n’ont pas de véhicule. Nous souffrons actuellement car nos revenus ont baissé. Nous attendons des gestes de la part des autorités du pays», dit Abdeslam un chauffeur de taxi à Alger-centre.

 

 Commerçants et artisans en chômage 

La suspension des transports des personnes  inter-wilaya influence de manière négative sur plusieurs pans de l’économie nationale. Les activités commerciales ont baissé et les propriétaires de cars et les chauffeurs sont les premiers à pâtir de cette situation. Les  aides accordées par l’Etat n’arrivent pas à combler le manque à gagner. « Que voulez-vous que je fasse avec  trois millions de centimes. Je les ai dépensés en moins d’une semaine car nous n’avions rien à la maison», dit un chauffeur de car qui assure une liaison quotidienne entre Alger et Frenda dans la wilaya de Tiaret. « Mon patron m’aide comme il peut, mais je n’arrive pas à joindre les deux bouts », ajoute-t-il.

Les travailleurs de la Société de Gestion des Gares Routières d’Algérie (SOGRAL)  perçoivent leurs salaires, mais sans les primes et certaines indemnités. « Les salaires ont baissé de plus de 33%. Ce n’est pas facile en cette période où tout a augmenté», dit un agent qui ajoute : « Les agent qui assuraient l’entretien sont des employés d’une entreprise privée qui sont en chômage technique et selon mes informations, ils ne touchent aucun salaire ».

Les commerçants qui gèrent des boutiques situées dans l’enceinte de la gare routière du Caroubier sont « dans le même bain ». Ils payent leurs loyers mais ne travaillent pas depuis huit mois. «Nous sommes dans une situation intenable. Nous payons de forts loyers et pourtant nous ne travaillons pas. Je ne sais pluss comment faire pour m’en sortir car j’ai dépensé toutes mes économies », dit le gérant d’un magasin de vêtements à l’intérieur de la gare. Le gérant du café travaille pas lui aussi. Il avait plus de dix employés qui sont tous au chômage. « Les voyageurs qui passent par la gare routière ne font pas attention aux nombreuses activités dans cet espace qui fait vivre plus de deux cents familles. Il n’ya pas que les chauffeurs, les receveurs, les employés de la SOGRAL et les gérants des magasins», dit un chauffeur de taxi. Il a une autorisation pour transporter les gens à partir de la station de taxi de la gare routière justement. Pour gagner sa vie actuellement, il est obligé de frauder. « Normalement je n’ai pas le droit de travailler en ville et pourtant je le fais pour m’en sortir. Des policiers m’ont surpris, mais ils ont fermé les yeux, car ils comprennent la situation», explique un père de famille.

Autour de cette espace dédié aux transports par autocars, il ya toute une économie souterraine qui fait vivre des dizaines de familles. «Dès les premières heures de la journée, les cafés de la gare sont livrés en  viennoiseries et gâteaux. Des boulangers ont été obligés de diminuer les quantités de gâteaux qu’ils produisent. Par ailleurs, les femmes qui confectionnent des préparations culinaires traditionnelles sont carrément à l’arrêt. Certaines familles comptent uniquement sur les revenus de cette activité pour vivre», explique un responsable de la SORAL.

Djafar Amrane