Sorcellerie et superstition : Arnaque à ciel ouvert !

La sorcellerie et le charlatanisme ont la peau dure. Ces deux «disciplines» sont toujours exploitées par des arnaqueurs dont certains roulent sur l’or. Des cheikhs dont la réputation de certains est largement répandue, exploitent à fond la misère des petites gens pour s’enrichir.

 

Première nécessité du métier : savoir bien parlé pour bien appâter. Une fois entre les mains de ces faux religieux, les « victimes » deviennent des proies faciles. Il s’agit le plus  souvent de personnes vulnérables qui traversent des périodes difficiles. Des travailleurs licenciés, des malades chroniques, des femmes célibataires, des jeunes filles et jeunes hommes qui n’arrivent pas à bien s’en sortir dans leurs études forment le gros des « troupes » de ces arnaqueurs.

Djamila est l’exemple parfait de la victime des agissements de ces personnes. Elle a obtenu sa licence en économie voila 30 ans. Elle est belle et « agréable à regarder ». Elle avait tout pour être heureuse. Pourtant quelque chose, qu’elle juge importante «Je n’ai pas de chance car je n’étais pas mariée comme mes amies».  Après avoir essayé tout pour « se caser », elle finit, sur recommandation de collègues et d’amies mariées, par se rendre chez un Taleb à Bouzareah. «Nous étions en 2000. J’avais alors 35 ans et me sentais vieille et bonne à rien. Il est vrai que durant les années de la décennie noire, les mariages étaient rares. Les gens cherchaient à sauver leur vie», dit-elle.

Le Taleb lui donna des amulettes et des poudres à jeter devant la maison du célibataire dont elle voulait devenir l’épouse. «Malgré mes études universitaire et mon esprit cartésien, je croyais aux sornettes que me débitait cet homme qui me plumait,  prenant entre 5000 et 10 000 dinars par séance. Je n’avais plus d’économie», explique-t-elle.

Heureusement, elle s’est ressaisie à temps. En effet, un psychiatre l’a arrachée à l’emprise du charlatan. «Dès la première consultation, le psychiatre m’a convaincue que le but de la vie c’est la survie et éventuellement le mariage. Un langage qui m’a rassurée et m’a redonnée confiance en moi-même. Les consultations étaient gratuites et les médicaments remboursés par la CNAS. J’avais été idiote de mettre mon avenir entre les mains d’un arnaqueur qui a fini en prison pour une affaire d’attouchement sur une fille mineur», dit-elle. Elle est aujourd’hui mariée et mère de deux enfants.

La sorcellerie est en train de prendre de l’ampleur au sein de la société. «Face aux difficultés de la vie, les gens sont perdus et ne savent pas à quel saint se vouer. Consulter un psychiatre ou un psychologue est ‘une nouveauté’ en Algérie. C’est une aubaine pour les charlatans qui savent comment s’y prendre pour dépouiller des victimes de plus en plus nombreuses», dit le père d’une jeune fille qui a failli mourir après une séance de Roquia. «Ma fille est maintenant suivie par un psychiatre et guérit peu a peu de sa dépression»,  ajoute-t-il.

 

Roquia et Hidjama

La Roquia (exorcisme)  et la hidjama (saignée) sont les « traitements » les plus proposées par des «Chouyoukhs» qui promettent monts et merveilles, allant de l’éloignement des djinns, à la « suppression du mauvais œil », en passant par l’élimination des effets de la jalousie. Il y en a qui passe des annonces sur les réseaux sociaux. «Je souhaite apporter mon aide et mon expérience à toute personne qui souffre, que ce soit d’une de possession par des djinns ou de sorcellerie», c’est là l’annonce que le  cheikh qui se fait appeler Hocine a publié sur la page Internet du site Findrglobal.dz. Il n’est pas le seul à activer dans cet espace virtuel. Désormais, les Talebs sont sur la toile et se présentent évidemment comme de bons samaritains au service de leur prochain. Ils usent et abusent même de formules religieuses pour se faire « plus crédibles » et appâter les personnes pieuses.

La Roquia consiste en la lecture de quelques versets coraniques à l’oreille de la personne malade ou possédée par le Djinn. On peut aussi la pratiquer d’une autre manière : un taleb lit des versets coraniques, un verre ou une bouteille d’eau à portée de la bouche. Le patient boit ensuite cette eau. C’est cette deuxième pratique qui est très répandue. Elle permet selon les spécialistes de faire « sortir » le ou les Djinns qui ont «pris possession du corps du patient ».

« Ces gens se présentent comme des personnes désintéressés et n’exigent pas des honoraires fixes, laissant la « rémunération » à l’appréciation du malade ou de ses proches qui souvent se montrent alors très généreux », dit le père d’un enfant épileptique. «Je dois reconnaître que j’ai dépensé inutilement beaucoup d’argent en consultations chez  des charlatans alors que mon fils nécessitait une prise en charge médicale. Maintenant Il va beaucoup mieux  et va passer en 1er année secondaire».

La hidjama, elle, est aussi de plus en plus usitée. Selon ses adeptes, elle permet de supprimer le « mauvais sang » du corps. Là, la pratique consiste en de petites coupures avec une lame au niveau du coup et du dos, sur lesquels on met ensuite des ventouses pour aspirer le mauvais sang. La Hidjama se pratique de préférence pendant les nuits de pleine lune. C’est à cette période qu’elle est la plus efficace, dit-on.

 

Des fins tragiques

Les séances de Roquia ne se passent pas toujours sans « problèmes et dans de bonnes conditions. Alors que les séances sont pratiquées pour «déloger le djinn qui a pris possession du corps du malade», il arrive que les « choses tournent mal. Des fins tragiques sont signalées périodiquement. En effet, les séances de désenvoutement ont lieu tous les 14 de chaque mois lunaire. Les Talebs estiment que durant ces journées, mais aussi ces nuits de pleine lune, les résultats sont meilleurs.

Mais parfois, pour « faire sortir les djinns », certains Talebs ont recours à des méthodes, pour le moins qu’on puisse dire, «musclées». Ils font boire aux malades de l’eau et de l’huile bénites et s’acharnent ensuite à coup de bâton sur la plante des pieds. Selon eux, c’est là que les djinns vont se loger. «Ces gens sont très recherchés par ceux qui ont un ou plusieurs malades mentaux, qu’on dit habités par êtres maléfiques», dit un homme qui dit être régulièrement suivi par un Taleb à Boufarik. « Dès que je me sens mal je vais faire une séance de désenvoutement. C’est le mauvais œil qui m’empêche d’évoluer dans la vie», ajoute-t-il. C’est pourtant un universitaire titulaire d’un master en droit, mais il n’a jamais travaillé depuis qu’il a terminé ces études voila 21 ans.

Des femmes aussi se sont spécialisées dans l’exercice de la Roquia. Elles sont très sollicitées et refusent de prendre en charge des hommes. « En Islam, la Roquia peut être pratiqué par des femmes. Je viens souvent dans ce cabinet où il n’ya que des femmes », dit une mère de famille que nous avons croisée devant le cabinet de Roquia situé sur le front de mer à Bab El Oued.

Des Roquias fatales sont de plus en plus nombreuses. Le 28 mai dernier, une fillette de 10 meurt à son admission à l’hôpital de Guelma. Les médecins constatent de nombreux hématomes sur le corps de la malheureuse. Ils informent les services de sécurité qui déclenchent une enquête. Les policiers arrivent à arrêter le taleb qui a pratiqué l’exorcisme sur la fillette. L’affaire est instruite par le tribunal de Guelma.

La ville de Sétif a été secouée en novembre 2015, par une étrange affaire de Roquia qui a très mal fini. Une enseignante de langue arabe au collège fait un rêve. Elle y voit sa sœur cadette et conclue qu’elle est envoutée. Aidée par sa mère et son autre sœur, elle décide de pratiquer une séance de désenvoutement qui se termine de manière fatale. Lors du procès qui s’est tenu à sétif en 2017, la mère et l’autre sœur ont écopé chacune de 10 ans de réclusion. Reconnue malade, l’enseignante d’arabe a été internée dans un hôpital psychiatrique.

Des voix s’élèvent pour réclamer m’interdiction de ces pratiques d’un autre âge. Ils évoquent tous les drames recensés pour étayer leurs revendications. «Nous n’allons pas continuer à assister impuissants à a mort de femmes et de jeunes filles lors de séances de Roquia», dit une dame qui active dans le mouvement pour la liberté de la femme. Les adeptes de l’exorcisme réclament pour leur part la légalisation de cette médecine prophétique pour justement mettre un terme aux pratiques des charlatans. « La Roquia est une pratique que nous a léguée le Prophète (QSSSL). C’est une pratique efficace quand elle est pratiquée par de vrais spécialistes», dit une dame qui se rend plusieurs fois par an chez une exorciste.

Djafar Amrane