Vieilles teleséries : Y a-t-il un visionnage avant les rediffusions ?

Quatre épisodes de la série télévisée 30 Rock comportant des scènes de blackface – une pratique raciste, qui consiste à se foncer la peau par le maquillage pour personnifier un Noir – ont été retirés des plateformes de visionnement en ligne. Au Québec (Canada – ndlr), la chaîne V a présenté cette série américaine en 2010. «Il n’y a aucune rediffusion prévue de cette série», assure Michaël Majeau, chef principal, communications et relations publiques, de Bell Média, propriétaire de V.

 

Au grand bonheur des nostalgiques, plusieurs autres séries télé – aux répliques d’une autre époque – sont toutefois rediffusées. ICI ARTV présente, par exemple, «Du tac au tac» (1976-1982) et «Moi et l’autre» (la version de 1995). «Prise 2 mise sur km/h» (1998-2006) et «Catherine» (1999-2003). Quelqu’un regarde-t-il ces émissions avant leur rediffusion, afin de s’assurer que les scènes «passent» toujours ?

«Dans le cas des séries qui ont été produites à une autre époque, nous nous assurons soit de lire le synopsis ou de visionner les épisodes, comme le contenu date de plusieurs années», indique Julie Racine, chef de la promotion à Radio-Canada. «Nous n’avons pas de séries nostalgie en diffusion qui font l’utilisation du blackface», ajoute-t-elle. «Nous allons aussi nous assurer qu’il n’y en ait pas dans notre programmation future».

Même réponse chez Vidéotron, qui rediffuse des séries par l’entremise du Club Illico. «Pour l’instant, nous n’avons pas eu à retirer de contenus pour des raisons semblables à celles que vous mentionnez» », indique Merick Séguin, conseiller en relations publiques aux affaires corporatives de Vidéotron.

 

Dépanneur asiatique

Prenons l’exemple de «Catherine» (1999-2003), une sitcom rigolote produite par Avanti. Quelqu’un a-t-il visionné les aventures de Catherine, une trentenaire vivant en colocation, avant de les revendre 20 ans après leur création ? «Non», répond Luc Wiseman, président d’Avanti. «C’est une série-culte, comme ‘Un gars, une fille’ ou ‘La petite vie’. C’est acheté tel quel, parce que c’est représentatif d’une époque. Ça aurait l’air étrange d’enlever des bouts ou de les masquer».

L’un des personnages de Catherine est M. Ming, un propriétaire de dépanneur asiatique. Un stéréotype, toutefois joué par un comédien (Khanh Hua) aussi d’origine asiatique. «Ça existe pour vrai, des dépanneurs vietnamiens», fait valoir Luc Wiseman. «C’est comme des pharmaciens Nguyen, il en pleut à Montréal».

 

Apu dans Les Simpson

Jean-François Léger, coscénariste de Catherine, n’a pas revu la série récemment. Est-il à l’aise avec le personnage caricatural de dépanneur asiatique ? «C’est sûr que si j’avais à l’écrire aujourd’hui, probablement qu’on ne l’écrirait pas comme ça», répond-il. «C’est un peu comme Apu, le propriétaire de dépanneur dans Les Simpson. Quand la série a commencé, à la fin des années 1980, personne ne s’en formalisait. Aujourd’hui, à la lumière de tout ce qui se passe, je pense qu’il faut avoir plus de sensibilité».

Accusé de faire la promotion de clichés racistes, l’acteur américain Hank Azaria a annoncé plus tôt cette année qu’il ne ferait plus la voix d’Apu, un personnage au gros accent indien, père de nombreux enfants nés d’un mariage arrangé.

«Peut-être qu’il y aurait des passages avec lesquels je serais très mal à l’aise, si je réécoutais Catherine maintenant», dit Jean-François Léger. «Ou peut-être pas. C’est difficile à dire : il y a eu tellement d’évolution dans les 20 dernières années».

En visionnant la première saison de Catherine, on tombe rapidement sur l’histoire d’un homme qui poursuit un dentiste inuit. «Qu’il se considère chanceux, il aurait pu lui mâcher les intestins pour se faire des raquettes», réplique le personnage acide de Sophie, joué par Marie-Hélène Thibault. Cette Sophie fait d’autres blagues qu’on ne trouve plus drôles en 2020. «Pour une fois que pour emmener un gars dans mon lit, je ne serai pas obligée de le faire boire, de l’assommer ou de le prendre en otage !», lance-t-elle notamment.

 

Contextualiser, pas cacher

Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM, montre en classe des extraits de «Chez Denise» (1979-1982). Deux personnages – ceux du plongeur haïtien et du coiffeur homosexuel – y sont très caricaturaux. «Quand les étudiants voient ça, ils sont scandalisés», souligne-t-il. «Evidemment, ça prend une contextualisation». «Il faut expliquer, sans bannir ou cacher des choses», selon lui.

Dans des cas de «violence ou de racisme explicites», estime Pierre Barrette, avertir les téléspectateurs avant la diffusion peut être une bonne idée. «Je pense qu’il faut aussi faire confiance à l’intelligence des gens et à leur capacité à relativiser», ajoute-t-il.

Luc Wiseman a récemment regardé de vieux James Bond avec ses filles. «C’est tellement sexiste, ça n’a tellement pas d’allure ce qui s’y dit», constate-t-il. «Mais ils n’ont pas changé ça. Il faut respecter les œuvres telles qu’elles ont été faites, au moment où elles ont été faites. Après, on peut concevoir que le monde évolue et qu’aujourd’hui, on ne ferait plus pareil».

In La Presse