Secteur informel, artisans, petits métiers… : «Réduits au chômage par la pandémie !»

Le confinement fait de nombreuses victimes et ce ne sont pas toujours des personnes qui ont été contaminées par le Covid 19. Les victimes auxquelles nous faisons allusion cette fois, ce sont des hommes et des femmes que la pandémie et ses conséquences ont quasiment réduit au chômage, car ils ce sont des travailleurs indépendants et exercent le plus souvent dans l’informel.

 

Ces activités sont rentables, mais ceux qui les exercent n’ont aucune protection et en cas de problèmes de santé ou de baisse du chiffre d’affaires; ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

«Je peux dire que j’ai vécu comme un  roi durant des années, je gagnais très bien ma vie. Mais depuis le début du confinement, c’est la galère», dit un tâcheron en maçonnerie.

En réalité, il est à la tête petite entreprise de construction qui s’occupe de chantiers de réalisation de villas et de maisons individuelles. C’est un secteur florissant depuis plus de  25 ans, depuis que quasiment tout le monde veut quitter la ville pour s’installer dans une maison individuelle à la campagne.

«Il m’est arrivé de refuser des commandes. Il m’est arrivé aussi de gérer 12 chantiers à la fois. L’argent me tombait pratiquement du ciel», se rappelle, le maçon qui n’arrive pas maintenant à boucler ses fins de mois.

«Je me demande comment je vais faire, car j’ai dépensé toutes mes économies durant ces quatre mois de confinement », ajoute-t-il.

Il vient de reprendre le travail mais comme coffreur dans une entreprise privée.

Ali est un peintre en bâtiment. Il a toujours bien gagné sa vie en travaillant surtout entre les mois d’avril et de septembre.

«Cela fait 28 ans que je travaille sans relâche durant le printemps et l’été et je me repose après, ayant gagné largement de quoi subvenir aux besoins de ma famille», explique-t-il.

Mais cette année est à marquer d’une pierre noire pour lui. Le travail a manqué énormément durant la période de confinement. Depuis peu, une petite lueur pointe : «L’Etat vient de distribuer les logements AADL et des acquéreurs ont fait appel à moi», se réjouit-il.

Les réparateurs de paraboles chôment eux aussi. Ils sont en effet sollicités le plus souvent par les amateurs de football qui sont prêts à payer des fortunes pour ne pas rater les matchs de leurs clubs favoris. «Tous les championnats de football ont été arrêté, et je n’ai pratiquement pas travaillé depuis le 15 mars 2020», dit Halim.

Les femmes qui gagnent leur vie en vendant des galettes de pain et autres spécialités culinaires à base de semoule, sont frappées de plein fouet par le confinement. «Les femmes travailleuses étaient confinées et se sont mises à faire elles-mêmes leur pain», explique une dame très connue pour la qualité de son pain traditionnel «Depuis la reprise du travail, je commence à gagner un peu d’argent», ajoute-t-elle.

Même les femmes qui faisaient des ménages ont été réduites au chômage. «Quand elles ne travaillent pas, les fonctionnaires n’ont pas besoin de nos service», regrette une veuve de Birtouta dont la pension de reconversion s’avère insuffisante.

Ces professionnels indépendants ne cachent pas leur peur devant la recrudescence du Covid 19. «Si jamais, le confinement était de nouveau instauré, c’est presque la mort de nos activités», dit une femme qui fait des gâteaux pour les fêtes.

Célibataire, elle ne veut pas vivre aux crochets de ses frères. «Je respecte mes frères qui sont tous pères de famille. Il m’arrive souvent de les aider. J’espère que les activités reprendront bientôt pour continuer à vivre avec ce que je gagne», dit-elle.

L’interdiction de célébrer les fêtes de mariage, fait  elle aussi d’autres victimes. Les cuisinières qui travaillent dans les salles des fêtes sont privées de revenus cet été. C’est un coup dur pour ces mères de familles qui ont des enfants et parfois des maris malades à charge.

«C’est une véritable catastrophe. Je compte beaucoup sur mes revenus pour vivre. La pension d’invalidité que perçoit mon mari est insuffisante», dit une cuisinière très sollicitée à Alger.

Ses deux filles sont des photographes professionnelles. «A trois, nous arrivons à bien gagner notre vie. Je mettais même de coté de quoi préparer leurs trousseaux de mariages», dit-elle.

 

Le rêve des artisans : une villa et des magasins

Les artisans indépendants ont tous le même projet : construire une maison individuelle avec plusieurs locaux au rez-de-chaussée. Pour cela, ils sont prêts à tous les sacrifices.

Ceux qui y sont arrivés louent plusieurs magasins et exploitent eux-mêmes celui qui est le mieux «placé». Une fois leur but atteint, ces travailleurs indépendants «entrent dans la légalité», payent les impôts induits par les revenus des locations, et finissent par s’affilier à la CASNOS.

En attendant de réussir leur projet, des milliers de travailleurs indépendants vivotent comme ils peuvent. Ils s’échinent à la tâche sans le moindre repos durant des années et réduisent les dépenses au strict minimum.

«Un salarié est sûr de percevoir son salaire à la fin du mois. Moi, je dois trouver du travail pour gagner de l’argent», dit un plâtrier.

Il n’a pas eu de travail depuis le 1er avril  dernier, durant les trois mois du confinement. «Heureusement j’avais quelques économies et maintenant je dois redoubler d’efforts pour espérer m’en sortir», ajoute-t-il.

Nombre de femmes  espèrent elles aussi sortir du secteur de l’informel. Elles travaillent chez-elles pour le moment.

«Ce n’est pas facile d’être tous les jours devant les fourneaux. Je prépare le pain traditionnel et les gâteaux pour les fêtes. Sans mon mari et mes trois garçons je n’aurais pas tenu le coup», dit une quinquagénaire de Birkhadem.

Son mari, un électricien en  bâtiment, ne compte pas ses heures lui aussi. Il reconnait que son épouse est une fée du logis qui l’aide énormément. «Avant de partir au travail, je livre les magasins qui vendent les galettes que confectionne ma femme. Quand nous aurons fini de construire notre maison individuelle, on ouvrira magasin en toute légalité», dit-il.

Les travailleurs indépendants qui activent dans le secteur informel sont privés de revenus depuis le début du confinement. Comme ils ne sont pas affiliés à la CASNOS, ils n’ont pas de couverture sanitaire. Ils ne peuvent pas non plus prétendre aux aides de l’Etat accordées aux commerçants qui ont enregistré de grosses pertes. Comme démunis, certains ont reçu un subside de 10 000 dinars versés par l’Etat.

Ces mêmes artisans se défendent et disent qu’ils ne refusent pas de payer leurs cotisations.

«J’aurais aimé être à jour. Je suis père de famille. Ma femme est cardiaque et mon fils asthmatique. Je suis obligé de payer leurs médicaments. Je me suis renseigné sur les conditions d’affiliations à la CASNOS et elles ne m’arrangent pas», dit un mécanicien d’Ouled Belhadj dans la commune de Saoula.

Très apprécié, il ne manque pas de « boulot », même durant le confinement, il n’a pas cessé de réparer des voitures. Il aimerait bien avoir la carte Chiffa, mais trouve qu’elle lui reviendrait cher pour  des avantages qu’il juge minimes.

«La CASNOS ne prends en charge que les ordonnances dont le montant est inférieur à 5000 dinars. Le reste est à la charge de l’assuré», dit-il, ne comprenant pas le pourquoi d’une telle disposition.

Selon la CASNOS, la caisse ne prend en charge que 5000 dinars tous les trois mois quand il s’agit des assurés qui déclarent le minimum autorisé. Ainsi, «plus l’assuré déclare, plus sa franchisse augmente», explique-t-on.

D’une manière générale, l’informel refuse le registre de commerce pour «éviter des impositions injustes».

Le Premier ministre, Abdelaziz Djerad promet une réforme fiscale pour intégrer le principe d’équité pour alléger les charges des opérateurs activant légalement. «Il est nécessaire pour l’administration fiscale de prendre en considération le principe d’équité en faisant en sorte que la charge fiscale soit également répartie sur les contribuables comme c’est le cas notamment au niveau de l’impôt sur le revenu», a-t-il déclaré.

Pour être plus précis il ajoute : «L’absence de contribution aux recettes fiscales des opérateurs activant dans le circuit parallèle, oblige les opérateurs activant dans la légalité à supporter l’ensemble de la charge fiscale».

La caisse d’assurance des non salariés a pourtant proposé aux personnes qui travaillent dans le secteur informel de régulariser leur situation.

«En 2014, j’étais frappé par le nombre bas des cotisants et des personnes non affiliées. Il n’y avait que 450.000 qui cotisaient sur un potentiel de trois millions de non-salariés. Idem pour les affiliés dont le nombre était estimé à 1,2 millions de personnes. C’était très peu alors qu’il s’agit d’une obligation. Certains pensaient que l’affiliation n’avait pas de caractère obligatoire. Toute personne se doit d’avoir une couverture sociale»,a déclaré voila deux ans, le directeur général de la CASNOS Acheuk Youcef Chawki lors d’une interview.

Djafar Amrane