Foyers et ménages en période de pandémie : «Les temps sont durs» !

La grogne ne fait que s’accentuer chez les travailleurs des secteurs public et privé. Des prélèvements de plusieurs jours ont été opérés sur les salaires du mois de juin. Les gestionnaires ont en effet appliqué la règlementation relative aux absences irrégulières : chaque jour non travaillé est amputé du salaire du mois suivant. Pour les responsables des administrations et des entreprises, la reprise du travail devait être effective depuis le 7 juin dernier. Tous ceux qui n’ont pas été en poste à la date indiquée ont subi des  retenues sur salaire.

Cette situation n’est pas faite pour satisfaire les travailleurs qui ont vu leurs économies fondre durant le confinement. « Au début du confinement, j’ai fait des stocks de produits alimentaires. J’ai du contracter des dettes pou assurer la nourriture à ma famille. Je comptais sur la reprise pour gagner plus en effectuant des heures supplémentaires, mais au lieu de voir mon salaire augmenter, c’est plutôt le contraire qui s’est produit», dit un comptable dans une entreprise publique. Il n’a reçu que la moitié de son salaire et aucune prime et rue donc dans les brancards comme la majorité des ses collègues. «Je veux bien travailler, mais je n’ai pas de voiture et les moyens de transports sont à l’arrêt. Comment dois-je faire pour me rendre au travail», dit un employé dans la même entreprise publique. Les personnes concernées par ce problème dans cette société ont décidé de s’organiser en collectif. « Nous sommes plus de 100 personnes à être affectées par cette décision injuste», dit un autre travailleur qui n’a reçu que 7 jours de salaire pour le mois de juin. «Pour venir de Blida à Alger, j’ai du prendre un taxi clandestin qui m’a demandé 5000 dinars. Je gagne  1800 dinars  par jour. Je l’ai fait cette fois car je suis obligé pour déposer un recours auprès de la direction générale», explique-t-il. Ancien responsable de la section syndicale, il connait la loi sur le bout des doigts : « Le décret du Premier-ministre est pourtant très clair. Les employeurs sont tenus de mettre des moyens de transport à la disposition du personnel. Notre Directeur fait des retenues sur salaire sans se soucier du mode de transport que nous devons utiliser en cette période où tout est à l’arrêt».

Les personnes lésées dans cette entreprise, se contentent pour le moment de déposer des recours auprès de la hiérarchie. Ils promettent de recourir à la justice si leur démarche n’est pas couronnée de succès. « Nous avons tous des familles à charge. Nous aimons notre travail. Nous demandons juste que la direction applique les directives à la lettre. Comment un responsable peut-il opérer des retenues sur salaires alors qu’il n’a pas mis de moyens de transports à la disposition de son personnel», s’emporte une comptable dont le mari est soigné pour une maladie grave.

 

Se vêtir un véritable casse-tête

Eu égard à la situation économique dans les foyers algériens, le chapitre alimentation est privilégié. En effet, durant les périodes difficiles, les dépenses jugées superflues sont reportées à plus tard. « Quand l’argent se fait rare  dans les foyers, il faut parer au plus urgent. Pour le moment, ma femme est moi préférons payer les factures d’eau, d’électricité et du gaz. Pour les habits et autres dépenses non urgentes, nous attendrons des jours meilleurs », dit un père de famille que nous avons rencontré au nouveau marché de Bab El Oued.

Les magasins de vêtement ont certes tous ouverts, mais ils ne sont pas bien achalandés. Les étagères sont presque vides et les marchandises mises en vente sont loin d’être du goût des enfants et des adolescents. « Il n’y a que des habits démodés dans les magasins. Je préfère rester avec mes vieux habits que d’acheter ce qu’on nous propose, sinon, je serais la risée du quartier», dit un jeune collégien. Il ajoute : «Comme les enfants de moins de 16 ans ne peuvent pas entrer dans les magasins, c’est mon père qui m’a acheté un pantalon et une chemise. Je les ai refusés et il les a échangés contre des vêtements pour lui».

C’est aussi ce que dit une collégienne que nous avons rencontrée devant le CEM de Saoula. Pour elle, les adultes : «ne savent pas choisir les vêtements pour leurs enfants». «Quand ma mère m’achète des vêtements, elle me ramène des trucs démodés», explique-t-elle.

Confrontés à une véritable crise financière par ces temps de pandémie et de confinement, les parents ne savent plus à quel saint se vouer. Il faut payer en effet les factures d’eau, d’électricité et de gaz, qui «sont toujours là», alors que les salaires qui leur sont versés, sont amputés des primes. «C’est une baisse de salaire qui ne dit pas son nom. On nous demande de rester chez nous et on baisse nos salaires», se plaint un père de famille. Il est très remonté, car les primes représentent dans son entreprise plus de 40% des salaires. « Ce n’est pas parce que nous sommes confinés que les factures ne sont pas envoyées. Nous devons en outre nous nourrir et nous vêtir. Les temps sont durs pour les familles algériennes», ajoute le même interlocuteur.

Il regrette l’ancien temps, quand les parents étaient vénérés par leurs enfants. «Quand j’étais enfant, mon père m’achetait ce qu’il voulait, et j’étais toujours ravi. Je le remerciais même. Les enfants d’aujourd’hui sont ingrats et réclament tout ce qui est onéreux. Ils ne sont pas pour autant satisfaits. Ils ne se mettent pas un instant à notre place pour nous trouver des excuses», dit-il.

Les commerçants et les marchands, eux aussi, ne sont pas «à la noce». Ils ouvrent tous leurs magasins tous les  matins depuis le 14 juin 2020, mais les ventes ne sont pas au rendez-vous. «Les usines sont fermées et les importations à l’arrêt. Comment vais-je faire pour achalander mon magasin. Tous les jours de nombreux clients entrent mais la majorité repart  sans  rien acheter. J’ai sorti tous mes vieux stocks, mais ils sont démodés», dit un vendeur de vêtements pour enfants à la Rue Larbi Ben M’Hidi à Alger.

Un autre marchand d’habits pour enfants dit : « Je tiens le coup difficilement. Mon magasin est situé dans un quartier populaire. Bab El oued est le centre d’Alger, pourtant je ne vends plus rien. Même pour faire des essayages, les enfants ne sont pas autorisés d’entrer dans la boutique. Je passe mon temps à changer les habits achetés par les clients».

 

Le secteur du textile moribond

Les quelques ateliers de confections qui ont continué  à tourner contre vents et marées, ont été obligés de fermer lors du confinement. Le secteur du  textile a connu son âge d’or au début des années quatre-vingts du siècle dernier, pour sombrer dans les années 2000. De rares ateliers ont poursuivi leurs activités qui ont bien entendu diminués. Les propriétaires de ces ateliers ne peuvent en effet concurrencer les habits venus d’Asie. «Face à la baisse du niveau de vie, les Algériens se rabattent sur les produits les moins chers, mais nous, nous ne pouvons pas vendre à perte», dit un responsable d’un atelier de confection à la Casbah.

Pour continuer à vivre de son métier, ce confectionneur s’est lancé dans une petite niche : Il produit des blouses pour médecins et des tenues de blocs opératoires. «Je ne gagne pas des millions mais je tiens la tête hors de l’eau, su je puis dire».

Il se remémore avec nostalgie le temps de l’âge d’or de la confection en Algérie. «L’Equipe nationale de football qui s’était qualifiée à la coupe du monde en Espagne en 1982, était habillée par SONITEX et chaussée par SONIPEC. Les joueurs algériens étaient élégants sur le terrain avec leurs maillots et leurs shorts made in Algérie. Aujourd’hui le dernier club de quartier doit acheter des tenues et des chaussures fabriquées en Asie», se plaint-il.

Autre changements, le secteur de la confection s’est féminisé ces dernières années. Des femmes se sont lancées dans la production de vêtements. Si au début, elles ont réussi à tirer leurs épingles du jeu, elles ont été par la suite victimes de la concurrence déloyale que représente l’importation. Elles ont beau revoir leurs marges bénéficiaires à la baisse, elles n’ont jamais pu s’aligner sur les vêtements confectionnés en Asie. La majorité des confectionneuses algériennes ont mis la clé sous le paillasson. «C’est impossible de continuer. Je perds moins d’argent depuis que je ne travaille pas», dit la gérante d’un atelier de confection à Bab El Oued. Elle ajoute : «Là, au moins, je ne paye pas ainsi les factures d’électricité et d’eau. Il y a 15 machines dans mon atelier et toutes sont gourmandes en énergie. Je paye plus de 4 millions centimes d’électricité tous les trimestres ».

Les couturières et autres employés des ateliers sont en chômage et ne perçoivent aucune indemnité. « Nous travaillons à la pièce. Nous sommes certes déclarées à la CNAS, mais nous ne sommes pas assurées contre le chômage. Je peux m’estimer heureuse car mon mari travaille. Je plains les autres dont les époux sont au chômage, ainsi que les veuves et les divorcées», dit une modéliste.

Djafar Amrane