Celebration de l’Aid El Fitr : La COVID-19 en «intruse» !

Les derniers jours du mois de Ramadhan 2020, n’ont pas été de tout repos pour les Algérois. A l’instar de tous les Algériens, l’approche  de l’Aïd EL Fitr les a mis dans une situation difficile. Les enfants sont les premières victimes des mesures de confinement. Ils passeront pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, un Aïd El Fitr sans nouveaux habits. Les magasins de vêtements sont tous fermés.

 

Les vendeurs à la sauvette sont pourchassés dans les rues. Il y a des vendeurs à domicile, mais leurs offres sont limitées et ne peuvent  satisfaire toutes les commandes. Les parents ont du improviser des solutions. « Mes enfants porteront les habits de la rentrée des classes. Ils sont comme neufs d’autant que je viens de les retirer de chez le blanchisseur. Ils sont propres et bien repassés », dit une dame que nous avons croisée devant un pressing à Bab El Oued. D’autres parents ont tenu à responsabiliser leurs enfants. « Ils ne peuvent pas tout avoir dans leur vie, alors je les prépare à se passer de certaines choses quand les conditions l’exigent. Je leur ai expliqué que les magasins sont fermés car il y a le coronavirus. Croyez-moi, ils ont compris et accepté la chose sans rechigner », dit un père de trois garçons. Il ajoute : « Si j’avais trouvé une solution pour leur acheter des habits, je leur aurais inculqué la triche. J’espère que mes enfants seront honnêtes et respecteront les lois de la République ».

Les enfants et les femmes passeront ainsi un Aïd sans habits neufs. Les Algérois, tout comme d’ailleurs le reste des Algériens, tiennent tout de même à marquer la fin du Ramadhan comme il se doit. Aussi, personne ne pensera à se passer du couscous au déjeuner du premier jour de la fête.  Et pour cela, une « virée » au marché est plus que nécessaire. On s’y rend alors en nombre, faisant souvent fi des mesures barrières contre la Covid19. Tout le monde fait semblant de respecter les distances de sécurité, mais ils sont rares ceux qui portent des masques. «Je sais ce que je fais. Je ne m’approche de personne. La bavette m’étouffe, je ne peux la supporter», dit une dame qui faisait la chaine devant une boucherie à Bab El Oued.

Les magasins où se vendent les produits pour la confection des gâteaux sont littéralement pris d’assaut. Là, ce sont les femmes qui sont les plus nombreuses, bien qu’on y voit de temps à autre un homme avec une « liste des ingrédients » à la main, un peu gauche et paraissant mal à l’aise. Surtout que les femmes veulent toutes passer les premieres  pour pouvoir rentrer chez-elles et entamer la confection des gâteaux. « Nous autres, les femmes sommes lessivées. Après un long ramadhan fatigant, nous devons nous atteler à la confection de gâteaux », se plaint une comptable dans une entreprise publique.

Côté mercuriale, cette fin de Ramadhan n’a pas failli à la « tradition » : les prix des fruits et légumes ont connu une fort hausse à partir du  jeudi 21 mai.  Si la pomme de terre est restée « abordable », les légumes entrant dans la recette du couscous ont vu leurs prix enregistrer des hausses que les citoyens, mais aussi les commerçants quelque peu gênés, n’arrivent pas à expliquer. Le navet est affiché à 200 dinars. La courgette se négocie à plus de 150 dinars. La tomate se vend à 140 dinars.

C hez le boucher, la viande ovine est proposée à 1500 dinars le kilogramme et la bovine avec os à 1250 dinars. Le prix du poulet s’est envolé pour atteindre les 400 dinars le kilogramme.

En cette période de confinement, les budgets des familles sont mis à rude épreuve. Les dépenses sont très nombreuses et les rentrées d’argent ont significativement diminué.  « Je suis propriétaire d’un bus de transport de personnel. Cela fait trois mois que je ne travaille  pas et  nous attendons toujours les  aides promises par les pouvoirs publics. J’ai dépensé toutes mes économies et j’ai du contracter des dettes », dit un transporteur de voyageurs.

Il y en a même qui disent carrément qu’ils n’ont «plus les moyens pour faire la fête». En effet, les travailleurs journaliers sont eux-aussi en chômage depuis trois mois. « Wallah que je n’ai pas en poche de quoi acheter un sachet de lait pour mes enfants. Ce sont des voisins qui m’aident pour tenir le coup », s’emporte un maçon qui travaille à son compte.

Autre frange sociale qui doit regarder à deux fois avant de se lancer dans la moindre dépense : les retraités. Ils ont du s’armer déjà de patience pour encaisser leurs retraites au niveau des bureaux de poste, une retraite qui a été virée le 21 mai. Mais ils ne sont pas  seuls devant les distributeurs automatiques de billets. Il y a des milliers de fonctionnaires qui sont  venus eux-aussi pour retirer leurs salaires, et les chaines devant les appareils s’étendent sur des centaines de mètres. Des postiers ont été spécialement mobilisés pour approvisionner les appareils en billets de banque à chaque fois qu’ils se vident. Des titulaires de cartes magnétiques n’ont retiré leur argent qu’après l’heure légale du confinement. «Les policiers se sont montré indulgents et nous ont permis de retirer l’argent bien après l’heure légale du début du confinement. C’est à 18h30 que j’ai pu enfin arriver devant l’appareil », dit un retraité de l’éducation.

Des retraités et des fonctionnaires  ont déchanté  en rentrant chez eux sans le moindre dinar. Il s’agit de personnes dont les cartes magnétiques sont bloquées. Ils ont compté sur le retrait d’argent au niveau des guichets de la poste. Les postiers ont travaillé d’arrache pied toute la matinée de jeudi avant de fermer les portes à 12h30.   Des usagers ont carrément bloqué la poste d’Ouled Fayet. « Je ne bougerai pas d’ici avant de récupérer mon salaire », s’écrie un infirmier dans un hôpital de la capitale. Peine perdue : les postiers sont tout de même parvenu à fermer les portes du bureau de poste. Il y a eu une bonne nouvelle durant la nuit de jeudi à vendredi derniers. Enfin de compte, les postes ont ouvert le vendredi, permettant ainsi aux retardataires de retirer leurs pensions ou leurs salaires.

 

Silence à Alger 

Le croissant lunaire n’a pu être observé dans tous les pays musulmans le vendredi 22 mai 2020. C’est donc le lendemain, dimanche 24 mai que l’Aïd El Fitr a été célébré. Les Algérois à l’instar de leurs frères dans tous les pays du monde, ont rompu le jeûne, sans plus, le jour de l’Aïd. La fête coïncide avec la période de confinement. Des mesures  exceptionnelles sont édictées par les autorités du pays. La circulation automobile est strictement interdite. L’usage des deux roues n’est pas autorisé aussi. Tout le pays vit au ralenti.

Dimanche. 20 mai 2020. Alger se réveille lentement. Il est  8h du matin. Toutes les rues sont vides. Quelques personnes ont osé sortir. Il s’agit le plus souvent de personnes en quête de pain ou de sachets de lait. Des boulangeries et des épiceries réquisitionnées par le département du commerce sont  ouvertes. « J’ai été informé 5 jours avant l’Aïd que je dois ouvrir durant les deux jours de la fête. Je ne peux qu’obtempérer à cette décision administrative », dit un épicier qui était entrain de livrer ses clients en sachets de lait à 25 dinars l’unité. « Les gens continuent à manger et à boire même durant les fêtes. Je dois rester ouvert pour leur vendre ce dont ils ont besoin », ajoute le même épicier qui gère un magasin au quartier Nelson à Bab l Oued. Il se réjouit des effets positifs des dernières décisions prises par le gouvernement algérien : « Je vais vendre mon lait aux habitants du quartier. Comme l’usage de véhicules motorisés est interdit, les résidents des autres quartiers ne viendront pas acheter tout le lait privant ainsi mes clients habituels ».

Quelques clients font la chaine devant une boulangerie située toujours au quartier Nelson à Bab El Oued. Ce sont des riverains. « Comme vous le constatez, nous sommes peu nombreux ce matin devant cette boulangerie. D’habitude, la chaine s’étendait sur des dizaines de mètres. Aujourd’hui c’est une journée exceptionnelle », dit un quinquagénaire qui est sorti pour faire quelques achats.

Les rues de la capitale sans quasiment vides. Aucune voiture ne circule. De temps à autre passent des véhiculent de services sécurité ou des ambulances qui brisent le silence qui règne sur la Capitale.  Les jardins publics sont fermés. Les placettes d’habitude grouillant de monde sont tristes. Les rires des enfants n’égaient pas ces espaces où ils venaient les jours de fêtes. « La ville sans enfants ne vaut pas le détour »,  dit une dame qui passait devant la placette jouxtant l’avenue Mira sur le front de mer de Bab El Oued. Elle est nostalgique des aïds joyeux d’antan : « Nous n’avions rien, mais nous nous amusions bien. C’était la belle époque », dit-elle. Elle revient à la charge : « je n’aurai jamais imaginé même dans mes pires cauchemars, qu’on sera un jour priver des visite familiales durant l’Aïd. C’est pourtant arrivé. Cette année chacun passent les fêtes chez-lui ».

Le cimetière d’El Kettar est presque vide ce qui est inhabituel pour une journée d’Aïd El Fitr.  Quelques personnes, surtout des femmes sont là à se recueillir sur les tombes de leurs proches. « Je suis prête à défier tous les obstacles pour venir me recueillir sur le tombe des mes parents», dit une dame que nous avons croisée devant une tombe au cimetière d’El Kettar. Mais ce sont surtout les habitants des quartiers environnant qui peuvent se rendre dans le cimetière en cette matinée d’Aïd.

C’est un Aïd exceptionnel sur tous les plans. Les femmes n’ont confectionné que quelques gâteaux chez-elles pour marquer la fin du Ramadhan. «Pourquoi ferai-je des gâteaux ? Je ne reçois personne chez moi », dit avec tristesse la dame que nous avons rencontrée au cimetière. «Je n’ai même pas pu acheter de vêtements pour mes petits enfants. Peut-on passer un Aïd sans voir les enfants  joyeux et bruyants avec leurs vêtements neufs. Cette année tout est spécial».

Djafar Amrane