Surproduction et baisse des prix : Pomme de terre, la… purée !

Les images vues à la télévision et les articles de presse ont relaté l’évènement en long et en large. Des plateaux de débats lui ont été consacrés par la plupart des chaines de TV satellitaires et où il fut proposé aux invités aux débats et tenter de trouver une solution à l’équation réunissant surproduction, baisse des prix et des producteurs criant faillite.

 

Encore une fois, la «patate» a fait des siennes. Les consommateurs ont pris leur revanche. Ils se sont gavés de la pomme de terre à bon prix et à toutes les sauces. Les prix son bas. Au marché de détail, elle affiche un insolent 40 DA, un prix à la portée à  toutes les bourses qui ne «gène» pas les marchands de détail, mais cause encore un énorme préjudice aux producteurs qui n’arrivent pas écouler leurs productions, même à un prix dérisoire de 15 DA. Un prix qui ne couvre pas les frais de la main d’œuvre employée à la récolte du tubercule et à plus forte raison les frais engagés pour l’achat de la semence, des engrais, du transport et d’autres dépenses liées au processus de production. Samedi, 19 janvier 2020, ce fut une journée noire pour les producteurs de pomme de terre, notamment ceux de la wilaya de Bouira. Des producteurs du plateau d’El Asnam, à l’est du chef-lieu de la wilaya, ont déversé une partie de leur récolte sur la chaussée de l’autoroute Est-Ouest pour protester contre la baisse du prix de la pomme de terre, qui pourrait les conduire à la faillite. Ils réclamaient aussi l’intervention des pouvoirs publics.

Un moyen extrême pour attirer l’attention des autorités publiques sur leur détresse.  Le trafic routier a été fortement perturbé sur ce tronçon. Dans toutes les wilayas productrices de pomme de terre, les mêmes problèmes de commercialisation se posent aux producteurs qui ne savent plus à quel saint se vouer. Il est à rappeler que ce n’est pas la première fois que les producteurs de la pomme de terre se retrouvent à jeter leurs récoltes pour exprimer leur ras-le-bol. En 2018, les agriculteurs de la même wilaya ont procédé, à la fermeture de la route N°5 à l’aide de leurs récoltes.  Par ce geste, ils ont tenu à dénoncer un manque flagrant des espaces de stockage.

A croire que ce type d’action n’a pas l’«écho» attendu auprès des autorités qui se trouvent en face du même cas d’espèce en ce début d’année 2020, des agriculteurs exigeant une meilleure prise en charge du surplus de leur production. Outre des lieux de stockage, ils réclament aussi des moyens de transport et des marchés pour absorber cette surproduction qui «produit» beaucoup de perte en terme financiers en raison de la baisse du prix qu’elle induit.

Il faut le dire, cette filière connaît depuis toujours des perturbations tant en ce qui concerne les prix que la production qui tourne autour de 50 millions de quintaux/an sur une superficie de 150 000 hectares. Selon certaines statistiques, chaque Algérien  consomme annuellement plus de 111 kg de pomme de terre, soit 3 fois la norme mondiale plafonnée à 31 kg. Il n’y a pas longtemps, les ménages algériens se sont trouvés confrontés à des périodes de pénuries de ce tubercule et il a fallut importer de grandes quantités de patates pour «stabiliser » les prix et le marché.

 

Le Syrpalac mis en veilleuse

De la pomme de terre importée qui n’eut pas l’heur de plaire au goût des Algériens et les autorités ont réagi en créant en 2008 le système de régulation des produits agricoles à large consommation (Syrpalac) en particulier de la pomme de terre. Il semble qu’il avait donné des résultats positifs les années qui ont suivi sa création, notamment en matière de production de pomme de terre. «Ce système mis en place en 2008 par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural pour l’organisation du marché et la préservation du pouvoir d’achat a réussi à régler le problème de la pénurie, notamment de la pomme de terre, en la stockant dans des chambres froides», avait indiqué, alors Mme Ouzna Abadi,  chef de service de la production et de l’assistance technique à la direction  de l’agriculture et du développement rural de la wilaya d’Alger.

Grâce à ce système,  «l’Etat a réussi à contrôler le marché, notamment  celui de la pomme de terre qui connaît souvent une pénurie aux mois de février et septembre, coïncidant avec la poussée de la pomme de terre», a-t-elle  rappelé, soulignant que «depuis la mise en place de ce système, il n’y a plus de pénuries accompagnées d’une hausse des prix pour de longues durées».

Depuis, le «système» s’est «endormi », d’où ce réveil brutal causé par la surproduction et les réunions entre le ministère de l’Agriculture et les producteurs pour trouver des solutions à ce problème. Il ressort que le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Cherif Omari a fait état de mesures pour absorber la surproduction enregistrée dans la filière pomme de terre sur la base des propositions formulées par les professionnels, en coordination avec les secteurs concernés. Lors d’une réunion de travail avec les professionnels de la filière en présence des représentants du Conseil national interprofessionnel de la filière (CNIFPT), le ministre a souligné la nécessité de trouver des débouchés pour lui permettre d’être un créateur de richesse et de contribuer au développement de l’économie nationale, plaidant pour des programmes étudiés en vue de la transformation, l’exportation et la commercialisation locale.

Le représentant du gouvernement avait donné des instruction pour mettre à la disposition des agriculteurs les chambres froides de l`entreprise publique, entrepôts frigorifique de la Méditerranée (Frigomédit), et ce jusqu’à la mise en place de la feuille de route qui sera adopté par les professionnels de cette filière pour la valorisation de leur production. Le ministre a fait savoir que l’action est focalisée actuellement sur une plus grande structuration de la filière et l’activation des moyens de régulation en vue de la maitrise du marché national et de la promotion des exportations et des opportunités de transformation.

Pour El Hadj Tahar Boulenouar, président de l’Association nationale des commerçants et artisans (ANCA), dont les propos ont été rapportés par la presse, «cette situation n’est pas propre aux agriculteurs de la filière pomme de terre. Chaque saison, nous avons un surplus de production d’un produit agricole, qu’il soit fruit ou légume. Cette fois-ci, c’est la pomme de terre. Il faut dire que l’agriculteur a le marché local pour écouler son produit destiné initialement à la consommation directe. Pour lui, tout surplus, notamment en pomme de terre qui pose actuellement problème, doit être dirigé soit vers l’exportation, les chambres froides pour le stockage, sinon carrément vers l’industrie agroalimentaire pour la transformation».

Pour l’exportation, ce sera difficile, les agriculteurs algériens ne sont pas aux «normes» exigées par le marché international, outre l’absence d’une politique d’encouragement à l’exportation. L’absence quasi-totale d’usine de transformation de ce produit en dérivés agroalimentaires pouvant absorber ce surplus de production «pèse» davantage sur l’agriculteur et sur sa production. Et enfin,  le petit nombre de chambres froides disponibles pour stocker cette surproduction et la réserver pour les périodes creuses comme moyen de régulation du marché sont loin de jouer ce rôle.

Résultat des courses : une crainte quant aux retombées de cette abondance sur les prochaines saisons de récolte. Les agriculteurs, ayant subi beaucoup de pertes cette saison, ne vont plus réinvestir dans une nouvelle récolte printanière.  Une pénurie serait vraisemblablement là dans les prochains mois et ce sera le retour à la case départ.

Mohand Ouarab