Après les dépenses du Ramadhan et de l’Aid, voilà la rentrée scolaire… : Les temps sont durs !

Les temps sont durs en cet été 2019. Pour faire face aux multiples dépenses occasionés par le Ramadhan, les fêtes de l’Aid et la rentrée scolaire, les « pères » de familles « rognent sur tout ce qui bougent ». Aussi sont-ils nombreuses les familles qui se privent de vacances.  

 

La fin de l’été s’annonce difficile dans la majorité des foyers algériens. Les nombreuses dépenses induites par les fêtes religieuses, les vacances et les achats des fournitures scolaires, ont fait explosé les budgets. Après le Ramadhan et ses innombrables dépenses, il a fallu  vêtir les enfants pour l’Aïd.   «Tous les commerçants s’accordent pour augmenter les prix durant le mois de Ramadhan. Nous avons dépensé 6 millions de centimes cette année car nous avons fait des économies», dit une dame que nous avons croisée au marché de Saoula. Cette interlocutrice ne comprend pas comment elle a dépensé une si forte somme d’argent en moins de trente jours.

« J’ai fait et refait les comptes. J’avais même pensé que j’ai été volée. A la fin, les comptes étaient exacts. J’ai bien dépensé 6 millions de centimes durant le mois du Ramadhan.  Il n y a que mon mari et moi qui faisons le Ramadhan. Mes deux enfants sont encore jeunes», ajoute la même interlocutrice qui a ensuite dépensé 4 millions pour vêtir ses enfants. «Je n’ai rien acheté pour moi, ni pour mon mari », précise t’elle. « Je peux m’estimer heureuse car mon mari et moi travaillons. Sans cela je me demande comment nous aurions fait pour boucler les fins de mois », conclut-elle.

Comme si les dépenses obligatoires n’étaient pas suffisantes, les responsables de familles se préparent à recevoir les factures d’électricité, et elle seront bien salées cette fois. « Les mois de juillet et d’aout sont très chauds. C’est carrément la canicule. Pour avoir un peu de confort à la maison, le climatiseur est toujours allumé. Je sais que ma  facture d’électricité dépassera les 4 millions de centimes », se plaint un père de famille. Les parents prévoyants ont déjà commencé à acheter les vêtements et les fournitures scolaires pour les enfants scolarisés. Comme chaque année, les commerçants avides augmentent les prix. « Vous ne pourrez pas trouver un tablier à moins de 3000  dinars. Pour habiller un garçon il faut 8000 dinars en moyenne. Pour les filles il faut compter 12 000 dinars. C’est une véritable ruine », se lamente une mère de 3 filles et deux garçons. Il faut prévoir le cartable, les livres et les fournitures. Cette dame est une bonne gestionnaire. Elle arrive à convaincre ses jeunes enfants à réutiliser les vêtements et les fournitures des ainés. « Je ne pourrais pas faire autrement. Je parle avec mes enfants et évoque les contraintes financières du foyer. Je ne travaille pas, aussi je dois bien gérer le seul salaire qui entre tous les mois. Cette année, nous n’avons pas eu de vacances par exemple », ajoute la même interlocutrice.

En plus des dépenses, les citoyens naviguent à vue. Personne ne sait de quoi sera fait demain. La situation qui prévaut au pays pousse les gens à faire des économies au lieu d’acheter. Les commerçants se plaignent alors et évoquent déjà les dangers d’une véritable crise économique.

 

Pas de vacances cette année.

Les nombreuses dépenses auxquelles font face les foyers algériens  ont aussi  un impacte négatif sur la vie économique en général. Pour s’en sortir, les  citoyens sont obligés de reporter certains  projets. « Je devais refaire la  salle de bain et la cuisine. J’ai dû revoir mes projets. Les réparations, je le ferai l’année prochaine », dit un ingénieur en bâtiment qui venait d’informer le maçon sur l’annulation des travaux. Les temps sont très durs pour les parents qui sont contraints de reporter plusieurs dépenses jugée non-urgentes.

Ces dernières années, les algériens se sont habitués  à bien profiter de leurs congés d’été. Les augmentations de salaires accordées à partir de 2010 ont permis à la classe moyenne d’améliorer significativement son niveau de vie. Les familles où les deux parents travaillent ont pu ainsi accéder à un confort qui n’a rien à envier à celui des citoyens des pays développés. La majorité de ces familles deviennent propriétaires de leurs  logements achetés dans le cadre de la location vente initié par l’Etat. Après le logement, ces mêmes familles acquièrent des voitures grâce aux facilités accordées par les banques.

Par ailleurs, les aides accordées par l’Etat aux nouveaux entrepreneurs ont permis cette fois à une nouvelle classe de riches de sortir du lot. Ces entrepreneurs ont réussi à engranger de grands bénéfices en seulement quelques années. « La crise économique de 1986 et ensuite la décennie noire ont sonné le glas de l’Industrie algérienne. Il a fallu reprendre tout à partir de zéro dès l’an 2000. Tout ce que les nouvelles usines du secteur privé  mettaient sur le marché était vendu. C’est une véritable aubaine pour les nouveaux investisseurs », dit Ali Abdellali ; un expert comptable installé à son compte.

En un laps de temps relativement court, la classe moyenne et les riches se sont mis à profiter de leur temps libre. La Tunisie est la destination privilégiée des travailleurs.  Les infrastructures touristiques  du pays voisins offrent des services que ne proposent pas les complexes algériens. Les riches découvrent pour leur part les destinations de rêves comme les iles de l’océan indien, l’Extrême-Orient  ou l’Amérique du Nord.

En cet été 2019, les choses ont complètement changé. Les algériens ont décidé de bouder la Tunisie et de se passer carrément de vacances. Les familles de la c lasse moyenne font face à de nombreuses dépenses auxquelles il est difficile de faire face. « Je suis resté chez moi cette année. Pour profiter des plaisirs de la mer, je me rends avec ma famille à la plage presque tous les matins. C’est pratique et surtout moins onéreux », dit une mère de famille.

Si la classe moyenne se prive de vacances pour des raisons économiques, les riches préfèrent faire profil bas en cette période d’incertitude. « Il n’est pas indiqué d’étaler sa fortune actuellement. Les services de sécurité et des impôts sont sur le qui-vive. Les riches optent pour la discrétion », explique toujours, Ali Abdellali.

Bien avant le début de la saison estivale, les spécialistes du secteur avaient prédit l’effondrement du secteur touristique. Le P-DG du groupe HTT (hôtellerie, tourisme et thermalisme), Lazhar Bounafaâ a tiré la sonnette d’alarme lors de son intervention à la Radio nationale le 25 mai dernier. « Ça devient une situation difficile à gérer que ce soit pour le public ou pour le privé parce qu’on parle de capacités nationales », s’inquiétait-il. Il avait révélé que les réservations d’hôtels avaient  significativement régressé.  « Pis encore, nous avons observé de multiples annulations. Des entreprises ont même annulé des programmes prévus pour la fin de l’année en cours », avait-il revélé.

Cette situation a poussé les propriétaires des hôtels à demander des compensations pour faire face à la grave situation. « Nous ne travaillons pratiquement plus. Nous interpellons les pouvoirs publics pour déclarer l’année 2019, comme un  exercice à blanc et nous soulager ainsi des redevances fiscales » ; espère le gérant d’un hôtel à Ain El Bénian.

L’euro à 170 dinars

Les vendeurs des devises étrangères n’activent carrément depuis plusieurs mois. Ils se plaignent évidemment de cette situation qui les  a réduits au chômage.  La bourse des devises étrangères au square Port Saïd à Alger, n’est plus ce qu’elle était.   Les clients se font rares ce qui oblige les vendeurs à rester chez eux. « Comme les affaires ne marchent pas bien, les vendeurs ont prolongé les congés. Les vendeurs devaient revenir après l’Aid el Adha,  mais comme les clients se font rares, ils préfèrent rester chez eux. Ils dépensent moins alors », dit un vendeur de devises que nous avons abordé au Square Port Said à Alger.

D’habitude, les affaires sont florissantes durant la période estivale. Les émigrés rentrent aux pays avec beaucoup de monnaies étrangères. C’est la période des vacances et les algériens partaient souvent à l’étranger. « Durant les étés précédents, les clients se bousculaient à longueur de journée. Ils ne négociaient même pas. Ils venaient et étaient pressés de réaliser des transactions pouvant porter sur une dizaine de milliers d’euros. Ils payaient rubis sur l’ongle », se rappelle un vendeur originaire de la wilaya de Mila comme la plupart des gens qui activent dans ce secteur.

Cet été est à marquer d’une pierre noire pour les « Cambistes ». Les devises se font rares. Les émigrés qui sont rentrés au pays ne sont pas prêts de vendre à perte. Le taux de change a dégringolé en quelques jours. Les vendeurs offrent 160 dinars pour un euro, or ce taux est loin de refléter la réelle valeur de la monnaie européenne. Les vendeurs se défendent : « Nous sommes les premières victimes de l’effondrement de l’euro sur le marché du change parallèle ». Les cambistes  ont acheté beaucoup de devises en prévision de l’été. « J’avais prévu de réaliser d’importants bénéfices. J’ai acheté d’importantes sommes en euro et dollar.  J’étais pratiquement sûr de pouvoir tout vendre aux hadjis et aux couples qui se rendent en voyages à l’étranger. J’espère que les devises retrouveront leurs vraies valeurs. Je ne vais pas vendre au taux actuel car je perdrai beaucoup d’argent. Même à 170 dinars l’euro les clients boudent les devises étrangères », dit un opérateur à la « bourse des devises ».

Les riches ne viennent plus acheter des euros et des dollars comme monnaies refuge. Les gens aisés n’osent plus venir au square port Saïd. Même leurs agents se font rares. « Les riches qui achetaient des devises en grandes quantités pour les cacher ne viennent plus. Ils ont peur d’être remarqués. Pour ne pas perdre en cas de dévaluation, ils achètent des bijoux pour leurs épouses et leurs filles », expliquent un vendeur de devises à Alger.

Très bien introduit dans les milieux du marché des devises, Il connait les méthodes des riches quand il s’agit de trouver des subterfuges pour se prémunir de la dévaluation du dinar. «Les grosses sommes d’argent ne s’échangent plus au marché parallèle. Les riches ont des hommes de confiance à l’étranger. Les devises, ils les récupèrent de l’autre côté de la méditerranée. Ils donnent les dinars ici et partent ensuite en Europe pour récupérer les euros. C’est d’ailleurs plus pratiques pour eux », explique t’il. Il espère que  cette crise ne perdure pas. « Nous passons des moments difficiles. Nous sommes obligés de vivre de nos économies », se plaint-il.

Djafar Amrane