Productions agricoles exceptionnelles : Où Stoker le surplus de récolte ?

Les récoles agricoles cette années sont plus qu’abondantes. Pourtant, au lieu de se réjouir de ces bons résultats, les cultivateurs sont plus que dans l’embarras car ils ne trouvent pas où stocker leurs productions…

 

L’année 2019 est à marquer d’une pierre blanche pour l’agriculture algérienne. En effet, la terre a été très généreuse et les efforts consentis par les pouvoirs publics pour développer l’agriculture commencent à donner les résultats escomptés.              Depuis le début du printemps, les étals des vendeurs de fruits et légumes regorgent de produits de bonne qualité cédés à des prix abordables.

Exceptés les premiers jours du mois du Ramadhan, les prix des produits agricoles sont restés à un niveau bas. Et ce ne sont pas les consommateurs qui vont s’en plaindre. «Pour faire des économies, je ne préparais que des plats à base de pâtes. Comme les fruits et légumes étaient chers, c’était  la solution que j’avais  trouvée pour ‘rentrer’ dans le budget familial», dit une femme au foyer, qui ajoute : «Cette année, par contre je gâte mes enfants. En cette période de canicule, nous nous contentons de salades variées, mais je peux leur faire découvrir de nouvelles saveurs sans pour autant me ruiner».

Seuls les prix des viandes rouges demeurent encore assez élevés, ce qui poussent les consommateurs à se rabattre sur le poulet. «Je vends de grandes quantités de poulet cette année. Les clients sont attirés par les prix abordables. Aujourd’hui, les prix ont légèrement augmenté : le poulet est à 220 dinars le kilogramme. La semaine dernière, les prix tournaient autour des 195 dinars le kilogramme», dit un marchand de volaille à Saoula.

Les clients se réjouissent évidemment de la situation. «Les viandes rouges et le poisson sont inabordables. Je me suis rabattue sur le poulet. C’est une viande saine sans cholestérol. Nous en consommons souvent», dit une retraitée de l’Education Nationale.

Certains légumes qui, il y a peu, n’étaient pas à la portée de tout le monde, sont à présent pratiquement «bradés». C’est le cas des choux rouges, des haricots à égrener et autres courges. «J’ai toujours été un amateur de salades de choux rouge. Je ne pouvais pas en acheter par le passé, car les prix avoisinaient les 200 dinars le kilogramme. Aujourd’hui à seulement 80 dinars le kilogramme, je me régale», affirme un père de famille que nous avons croisé au marché de Birkhadem. Dans le même marché nous avons abordé, une dame qui était entrain d’acheter des haricots à égrener : «Comme vous voyez, les haricots blancs sont à 250 dinars. Par le passé, il fallait débourser plus de 500 dinars pour  un kilogramme. Je les mijote en sauce ou les accommode en salade».

Boulenouar Hadj Tahar,  Président de l’Association Nationale des Commerçant et Artisans Algériens (ANCAA), n’est pas étonné par la baisse des prix des fruits et légumes. Mieux encore, il promet d’autres baisses dans les prochaines années : «Les prix sont le résultats de l’offre et de la demande. Quand l’offre baisse les prix augmentent. Nous constatons que  l’offre augmente, les prix baissent automatiquement. L’Etat a aidé les fellahs et à augmenté  la superficie des terres arables. Voila les résultats. Si nous continuons ainsi, nous aurons des prix encore plus bas».

Plus de 60 millions de quintaux de blé

Alors que la saison moisson-battage n’est pas encore terminée, les services agricoles trouvent des difficultés pour stocker les grandes quantités de céréales moissonnées.  A El Khroub, dans la wilaya de Constantine, les silos existants sont déjà pleins et les fellahs ne trouvent pas d’autres aires de stockage. Ils sont invités à se déplacer vers les silos situés dans les wilayas limitrophes. La même situation est vécue par les céréaliers des wilayas de Chlef, Ain Defla et Sétif. Les producteurs de blé réclament des aides pour amortir les frais de transports occasionnés par cette situation. «J’ai été obligé de décharger mon blé dans un silo à M’Sila. J’ai fais plus de 100 kilomètres pour trouver une aire de stockage. J’ai payé de ma poche les frais de transport. Les pouvoirs publics doivent m’aider», dit un céréalier de Sétif. Il est en colère car il ne comprend pas la « démarche » des autorités agricoles dans le pays.  «Alors que les céréaliers ne trouvent pas où décharger leur blé, des chambres froides sont vides. Il aurait fallu faire des efforts pour construire des silos. Quand les silos à blé sont pleins, la population est rassurée. Les chambres froides servaient avant l’arrêt des importations au stockage des fruits exotiques», dit-il.

L’année dernière la production de céréales avait atteint un record : 60 millions de quintaux. Encouragés par ses bons chiffres, les pouvoirs publics ont vite fait de demander des efforts supplémentaires. Ils ont tablé sur une production plus importante que celle réalisée durant l’exercice précédent. Selon des spécialistes, cet objectif sera largement atteint cette année. C’est l’Institut Technique des grandes Cultures (ITGC) qui suit de prés la production des céréales en Algérie.  Les spécialistes de cet Institut estiment que la saison 2018/2019 sera un « bon millésime» car la pluviométrie a été au rendez-vous.  La pluie est tombée au bon moment et l’apparition du soleil assez précoce a permis aux cultures de sécher rapidement. Les céréales ont muri dans de bonnes conditions et sont de très bonne qualité. «Nous espérons pour cette campagne atteindra cet objectif ou même le dépassera. De toute manière, toutes les conditions sont réunies pour que cette campagne soit réussie», a  déclaré Mohamed Belabdi, directeur général de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC), lors d’une conférence de presse tenue en avril dernier au ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche.

Pour concrétiser les plans de production arrêtés par le département de l’agriculture, les responsables du secteur ont mis l’accent sur la qualité des semences. «Les semences vendues aux fellahs sont certifiées par le laboratoire du ministère de l’agriculture. Nous ne faisons confiance à personne désormais.  Par le passé, des fellahs ont failli être ruinés, car les semences qu’ils avaient achetées étaient de piètre qualité», dit un ingénieur en agronomie à l’ITGC.

Par ailleurs, les producteurs sont assurés que l’Etat achètera toute leur production à des prix avantageux.

Les bonnes conditions météorologiques et les aides de l’Etat ont permis aux fellahs de démontrer de quoi ils sont capables. «L’Algérie a toujours été le silo à blé de toute l’Europe. Après l’indépendance l’agriculture du pays a sombré et nous sommes devenus le 3e pays importateurs de blé au monde. Nous avons un grand pays, alors il faut que nous redevenions exportateur de céréales sous peu», dit un céréalier de Khemis Miliana dans la wilaya d’Aïn Defla.

Des fruits et légumes jetés

Les producteurs de fruits et légumes n’arrivent pas à trouver eux aussi de débouchés pour leur production.  Des récoltes pourrissent sur pied.   Ceux qui achètent les récoltes sur pied sont eux aussi dépassés. Comme les fruits et les légumes murissent au même moment il faut les cueillir au plus vite. Pour atténuer les pertes, des producteurs sont obligés de vendre eux-mêmes leurs fruits et leurs légumes, en installant des étals à proximité de leur champ. «Regardez la qualité de mes pêches. Elles sont très belles et bien sucrées. Je les vends à 120 dinars le kilogramme. Je peux m’estimer heureux car je suis sur un grand axe routier», dit Sebti, un producteur de fruits à Saoula, une commune située à 10 kilomètres au sud d’Alger. La tomate est pratiquement  «bradée». C’est un fruit qui mûrit très vite, aussi les producteurs sont quasiment obligés de s’en «débarrasser». Assis devant son étal de fortune, Ali, un producteur maraicher, toujours à Saoula, interpelle carrément les automobilistes. « La tomate, il y’en a partout cette année. Je vends les miennes à 25 dinars le kilogramme.  J’arrive à écouler de grandes quantités mais j’en vends surtout le soir quand les gens rentrent chez eux», explique Ali. Les clients qui s’adressent directement aux producteurs recherchent la qualité et la fraicheur des produits.

Les fruits et légumes sont pratiquement consommés frais en Algérie. Des ménagères conservent quelques légumes au congélateur. Il y a aussi quelques unités de transformations, mais elles n’arrivent à a absorber le surplus de production. Attirés par des prix compétitifs, les fabricants de chips et de frittes surgelés font des stocks. Les  quelques usines de transformation de tomates toutes situées à l’est du pays, n’arrivent pas à absorber les quantités produites.   Les rares entreprises qui  fabriquent  des confitures ou  des jus ont déjà renouveler leurs stocks de matières premières.  Cette situation n’est pas faite pour encourager les producteurs qui sont obligés de jeter de grandes quantités de fruits et légumes. «Maintenant que nous avons atteint les objectifs de production, nous devons nous atteler à réaliser des unités de transformation. Il est impensable de jeter des récoltes», dit Boulenouar Hadj Tahar, président de l’association Nationale des Commerçants et Artisans Algériens (ANCAA).

 

Reconquérir la confiance

Les produits algériens sont renommés pour leur qualité. Ils étaient très recherchés sur le marché mondial, mais l’ère du socialisme a sonné le glas des exportations algériennes. Quelques initiatives ont été menées, mais des rumeurs ont annihilé les efforts des exportateurs algériens. A la fin de l’année 2018, des produits agricoles algériens ont été refoulés de plusieurs pays. Cette erreur coûte très chère au pays. Il faut de nombreuses années pour effacer cet épisode des mémoires des Européens et des Américains du Nord. En dépit d’un forcing mené par des responsables algériens, les choses n’ont pas encore évolué. Le Secrétaire général (SG) au ministère de l’Agriculture, du Développement durable et de la Pêche, Kamel Chadi, ne cesse de rappeler pourtant que : «Les cas de produits algériens destinés à l’exportation et qui avaient été retournés par certains pays, n’avaient aucun lien avec la qualité du produit lui-même, mais étaient plutôt liés à des lacunes ou des irrégularités dans les procédures légales et administratives concernant l’opérateur économique, à savoir l’exportateur». Il s’est aussi voulu rassurant à plusieurs reprises : «Concernant les données relatives à l’utilisation des engrais, des pesticides et des médicaments, l’Algérie respecte ces normes, comparé à certains pays voisins et amis limitrophes et amis».

Djafar Amrane.