Techno : Design industriel : Jony Ive, le magicien d’Apple

Jonathan Ive. Le designer industriel britannique qui travaillait chez Apple depuis 1992 est à l’origine du design de la gamme de produits électroniques la plus influente de l’histoire. Le 27 juin dernier, il a annoncé qu’il fondait sa propre firme de design. Sans Apple. Quelle est l’importance de Jony Ive ? Deux designers industriels québécois esquissent quelques réflexions.

 

Le bon designer, au bon endroit, avec le bon patron

« Ive, c’est un talent exceptionnel, mais ça lui a pris un contexte exceptionnel », constate Patrick Mainville, président d’Alto Design. « Chez Apple, il a pu pleinement exploiter son potentiel, sa vision, sa capacité d’influence et sa rigueur. » Michel Dallaire, à présent conseiller sénior pour la firme d’architectes Provencher Roy, confirme que le designer britannique « a eu une influence incroyable. C’est rare qu’un designer puisse avoir autant d’autorité, une plate-forme sans restriction. Parce que Steve Jobs lui accordait son entière confiance ». Ive a donné à Apple son image de design pur et sans compromis. Même ceux qui ne connaissent pas son nom ont subi son influence. « Il n’est pas rare que les clients fassent référence à Apple, souligne Patrick Mainville : j’aimerais que tu me fasses la tondeuse version Apple. »

 

L’école de Dieter Rams

« Ive s’inspirait beaucoup de la pensée de Dieter Rams, indique Michel Dallaire. Il partageait avec ce génie l’approche minimaliste du Bauhaus. » Ce designer allemand, qui a imprimé à la marque Braun son idéal de parfaite simplicité, a autant marqué sa génération de designers qu’Ive la sienne. Jonathan Ive « est un designer qui a toujours travaillé dans un esprit épuré et de minimalisme, confirme Patrick Mainville. Plusieurs ont fait le parallèle entre une radio de Dieter Rams et le premier iPod, avec l’espèce de cadran qui était une signature forte à l’époque ». Mais le travail de Jonathan Ive n’a pas toujours été monastique, comme le montre le fameux iMac G3 de 1998, qui a marqué la renaissance d’Apple.

 

Design joufflu…

« Ses espèces de moniteurs bleus, orange, de forme très joufflue, étaient, en ce qui me concerne, d’un goût douteux », assène Michel Dallaire, à propos de l’iMac G3. « Ce n’était pas du tout la rigueur de Dieter Rams. C’était comme un gros marshmallow. » Patrick Mainville est plus indulgent. « L’iMac en question n’était pas son premier projet chez Apple, mais c’était le premier depuis le retour de Jobs. Son objectif était de dire : on va complètement réinventer l’ordinateur personnel, qui va devenir le portail d’accès internet de la maison. » Ive avait alors à peine 31 ans. « Il y avait un travail de texture, un travail d’ergonomie, c’était un sacré beau boulot qui, à l’époque, était déjà révolutionnaire en soi. » Par contre, la savonnette ronde qui lui servait de souris a été très critiquée.

 

… puis épuré

« Par la suite, un langage plus épuré s’est installé autour des MacBook, des iPod, avec la forme un peu iconique, qu’on appelle chez nous « carrond », un mélange de rond et de carré, observe Patrick Mainville. Et ensuite, Ive est resté très cohérent dans cette recherche de pureté. » Un des premiers pas sur cette voie rigoriste est le successeur de la guimauve translucide, l’ordinateur de bureau iMac G4, lancé en janvier 2002. Le processeur est contenu dans une demi-sphère surmontée d’un écran plat, accroché par l’intermédiaire d’un segment articulé. Michel Dallaire a beaucoup admiré sa composition. « C’était plus que du stylisme. Ça évoquait le globe terrestre. Sur le plan géométrique, il y avait une belle proportion. »

 

Un coup au coeur

Le travail de Jonathan Ive suscite immanquablement une émotion. « Je vais toujours me souvenir du premier iPod que j’ai acheté, un iPod mini, relate Patrick Mainville. Il venait dans une extrusion d’aluminium, qui formait son boîtier. J’ai été subjugué par la qualité d’exécution. » Le petit objet, contenu dans un fourreau de section oblongue, est apparu en janvier 2004. « Je suis designer et je vis avec des enjeux de fabrication, de tolérances et de coûts, et tout d’un coup, je tenais ça dans mes mains et je me disais : attends un peu, il y a quelqu’un qui vient de réécrire les règles ! Il y avait beaucoup de magie emballée en peu de grammes. Ça a forcé tout le monde à emboîter le pas et à oser un peu plus. »

 

Le paradoxe du minimalisme

« J’ai beaucoup de respect pour Ive, parce qu’avec toute la gamme d’iPhone, il a fait un travail absolument magnifique, dit Michel Dallaire. Il a établi un vocabulaire qui a été copié par tous ceux qui font des téléphones ! » Il y a pourtant un paradoxe entre la pureté de l’intention et la nécessité de protéger l’objet avec une coque souvent baroque. « C’est sûr que, quelque part, il ne remplit pas sa fonction, reconnaît Patrick Mainville. Si on s’en tient à l’appareil tel qu’il est vendu, on prend un risque. Mais je pense que le paradoxe ne vient pas tant des fabricants de téléphones que des utilisateurs. On se laisse séduire par l’objet dénudé et on a besoin de sentir qu’il est brillant, qu’il est précieux. À la limite, c’est un bijou. On est heureux d’avoir acheté le bijou, mais il faut l’utiliser dans son écrin. »

In La Presse