Littérature : Amin Maalouf: le monde arabo-musulman à la dérive

L’état du monde inquiète Amin Maalouf. Dans un essai à la fois limpide et terriblement lucide, l’écrivain poursuit une réflexion entamée il y a un peu plus de 20 ans dans Les identités meurtrières. Dans Le naufrage des civilisations, son plus récent essai, il défend l’hypothèse que le marasme politique actuel s’explique principalement par la dérive du monde arabo-musulman depuis 50 ans. Français d’adoption,

pour lesquelles le monde a dérivé de cette manière. Comment se fait-il qu’on vive une période aussi époustouflante du point de vue scientifique, technologique et économique, mais qu’en même temps auteur de plusieurs romans, Prix Goncourt 1993 et membre de l’Académie française, Maalouf a grandi au Liban, dans une société où régnait une riche vie culturelle et intellectuelle. Aujourd’hui, il se désole de voir cette région du monde déchirée par la guerre et surtout, privée d’espoir. Entretien.

 

La Presse : Quel a été le point de départ de ce livre ?

Amine Maalouf : Cela fait un moment que je me questionne sur les raisons, on se retrouve dans une situation de marasme moral ? J’essaie de comprendre ce qui nous a conduits là.

 

Vous cernez une série d’évènements qui se sont produits à la fin des années 70 : l’arrivée de Thatcher, puis de Reagan au pouvoir, le choc pétrolier, etc. Mais, au-delà de cet enchaînement, vous dites que c’est la déroute du monde arabo-musulman qui explique l’impasse actuelle. Pouvez-vous expliquer ?

L’un des facteurs qui expliquent la perturbation de la vie politique et intellectuelle dans beaucoup de sociétés dans le monde, c’est l’évolution de la situation dans le monde arabo-musulman. En amont de 1979, il y a une autre année déterminante à mes yeux : 1967. Elle est caractérisée par une guerre très brève [la guerre des Six Jours], qui a sonné la fin du projet arabe national le plus élaboré des temps modernes, projet qui était personnifié par le président égyptien Nasser. Le monde arabe n’a jamais pu surmonter cette défaite, il n’a jamais retrouvé l’équilibre. Nasser est mort trois ans plus tard, et son projet a disparu avec lui. Il a été remplacé par un nationalisme fondé sur la religion qui a provoqué la montée de la violence et les attentats que l’on connaît, dont l’évènement emblématique est le 11-Septembre. Ce projet nationaliste religieux, qui débouche sur des guerres interminables, a renforcé le sentiment de désespoir dans le monde arabo-musulman, car il est sans issue.

 

Vous rappelez dans votre livre à quel point, lorsque vous étiez jeune, la vie culturelle et intellectuelle arabe était riche et source de fierté. Cette fierté a disparu ?

Quelque chose s’est perdu. Un regard vers l’avenir n’est plus là. C’est lié à l’écroulement moral du monde arabe au lendemain de 1967. L’atmosphère intellectuelle a changé. Je parle du désespoir qui n’est pas toujours exprimé clairement. C’est une réalité que tout le monde ressent, quel que soit le milieu social ou le pays. Que vous parliez à un jeune homme à Bagdad ou à un vieux monsieur au Caire, on va vous répondre la même chose : on ne sait pas où l’on va, on ne voit pas d’avenir…

 

Vous affirmez que l’une des conséquences de la déroute du monde arabo-musulman, c’est qu’aujourd’hui, il est « permis » de détester les Arabes au nom de toutes sortes de raisons : les droits des femmes, la liberté d’expression, la laïcité…

C’est vrai qu’on entend des propos extrêmement sévères à propos du monde arabe, de sa culture et de sa religion. Son image est tellement détériorée que les gens se sentent autorisés à formuler des critiques très violentes sans que cela suscite de réactions, alors qu’il y a 20 ou 30 ans, ces mêmes personnes auraient été qualifiées d’hostiles ou de xénophobes. Personne ne se sent la force de dire « vous exagérez », car il y a beaucoup de vrai aussi. Quand l’on voit des images en provenance d’un certain nombre de pays, avec des foules qui hurlent « vengeance », on se dit : c’est vrai que c’est une image détestable. On sait qu’il y a autre chose, mais on n’arrive pas vraiment à le défendre.

 

Au Québec, le gouvernement vient de voter une loi qui interdit le port des signes religieux pour les personnes en position d’autorité. Où vous situez-vous sur la question du port du voile ?

Je ne me prononce pas nécessairement sur les décisions qu’on doit prendre, ça dépend de l’atmosphère dans chaque pays. Mais je considère que cette manière de couvrir les femmes dans la société musulmane est une régression. Il y a eu plusieurs générations de femmes qui se sont épanouies, qui ont enlevé les signes qu’on leur imposait dans les sociétés patriarcales et qui ont commencé à vivre comme citoyennes à part entière. Le fait de leur imposer de s’habiller de telle ou telle manière est un recul, c’est évident. Mais ce n’est pas irréversible, à mon avis. Le curseur a bougé exagérément dans un sens ; on ne peut pas exclure que, demain, il bouge dans l’autre.

 

Qu’est-ce qui permettrait d’éviter le « naufrage des civilisations » que vous évoquez ?

À d’autres époques, il y avait des obstacles liés au fait qu’on ne savait pas faire un certain nombre de choses, qu’on n’avait pas les moyens de régler certains problèmes. On a ces moyens aujourd’hui. Si nous arrivons à la conclusion qu’il faut trouver des solutions, nous pourrions changer les choses. Quels sont les éléments qu’il faut modifier pour que le monde arrête de dériver ? À mes yeux, la question fondamentale, et qui va le rester tout au long de ce siècle, c’est la question de l’identité. Pour moi, tous les problèmes que nous vivons sont dérivés de cette question. Il faut que les gens soient encouragés à assumer l’ensemble de leurs appartenances. Si l’on n’arrive pas à résoudre cela, comme c’est le cas aujourd’hui, on se dirige vers un naufrage.

In La Presse