Art africain : Vous avez volé ? Rendez maintenant !

Le trône du roi Ghézo se dresse fièrement sur un socle rien qu’à lui. Fait de bois et de métal, il domine de ses six pieds tous les objets d’une salle consacrée au Dahomey, nom qu’on donnait jadis au Bénin.

C’est, sans l’ombre d’un doute, l’un des plus beaux morceaux d’art africain appartenant au musée du quai Branly. La pièce a été rapportée d’une expédition française à la fin du XIXe siècle et constituait depuis une véritable attraction pour les amateurs d’art primitif.

Seulement voilà: dans quelques années, si tout se passe comme prévu, on ne pourra plus admirer le trône du roi Ghézo à Paris. Car celui-ci doit être rendu au Bénin, avec une vingtaine d’autres objets datant des guerres de colonisation.

Ce retour, annoncé fin novembre par le président Emmanuel Macron, doit être vu comme un moment «historique». Car c’est la première fois, à de très rares exceptions près, qu’un pays européen accepte de restituer à son pays d’origine des objets pillés lors des guerres coloniales. Qu’on pense au British Museum, qui a toujours refusé de rendre la pierre de Rosette à l’Égypte ou les marbres d’Elgin à la Grèce…

 

Long processus : Certes, nous sommes encore loin de la coupe aux lèvres.

En France, tout ce qui appartient aux collections nationales (Louvre, musée d’Orsay, du quai Branly, etc.) est soumis au sacro-saint «Code du patrimoine», selon lequel tout trésor national est «inaliénable et imprescriptible», c’est-à-dire… coincé en France à perpétuité.

Il faudra donc une nouvelle loi ou une modification du Code du patrimoine pour que le trône de Ghézo rentre chez lui. Le processus s’annonce long, lourd et fastidieux, d’autant que le gouvernement français a actuellement d’autres chats à fouetter, notamment la crise des gilets jaunes, qui donne quelques cheveux gris au président Macron.

Si la démarche prend du temps, plusieurs se réjouissent toutefois de cette incroyable avancée, fût-elle pour l’instant théorique. Car la restitution des objets d’art béninois crée une brèche.

«C’est historique parce que cette démarche est une porte ouverte qui ne va pas se refermer. C’est le début d’un mouvement inexorable», indique Corinne Hershkovitch, avocate spécialiste du sujet.

 

Un patrimoine universel ?

De fait, d’autres pays africains ont déjà commencé à réclamer le retour de leur patrimoine culturel.

C’est le cas du Cameroun, du Nigeria, du Gabon, de la Côte d’Ivoire ou du Congo. C’est aussi le cas du Sénégal, qui vient tout juste d’inaugurer son Musée des civilisations noires à Dakar, un espace encore partiellement vide, qui n’attend plus que le retour des objets spoliés.

 

Mais le combat s’annonce difficile.

L’Allemagne, qui possède des milliers d’objets du Cameroun, du Togo ou de la Tanzanie, ne montre pour l’instant qu’une timide ouverture. La Belgique, de son côté, reste sourde aux demandes de restitution du Congo, malgré l’intense lobby de groupes citoyens afro-belges, qui réclament notamment le retour de 300 crânes, dont celui du chef de guerre Lusinga Iwa Ng’ombe qui se trouve actuellement au Musée royal des sciences naturelles de Bruxelles.

Cette résistance à «rendre» s’exprime de différentes façons. On prétend que l’Afrique ne possède pas les conditions favorables au retour des objets. On évoque le manque de musées adéquats, les conditions de conservation bancales, voire l’instabilité politique. On évoque aussi le caractère «universel» de ce patrimoine de l’humanité, en arguant que ces pièces devraient rester là où elles peuvent être vues par le plus grand nombre de personnes.

«C’est un argument, mais on ne peut rester collé à ça quand on évolue», lance Corinne Hershkovitch en rappelant qu’au moins 80 % (vous avez bien lu) des pièces majeures d’Afrique subsaharienne se trouvent actuellement en dehors de l’Afrique.

«Si on veut qu’un peuple puisse se développer et que la transmission de la culture à la jeunesse puisse se faire, il faut avoir son patrimoine sur place, non?»

 

Partenariat ? Non, merci

Craignant pour l’intégrité des institutions qui ont mis ces objets en valeur depuis plus d’un siècle, certains ont proposé que les restitutions ne soient que temporaires.

D’autres suggèrent de créer un partenariat entre les musées occidentaux et africains, de manière à ce que les collections tournent et reviennent régulièrement en Europe.

Une proposition jugée irrecevable par Mireille-Tsheusi Robert, directrice de l’association des Belges afro-descendants BAMKO-CRAN, qui ne voit là qu’un autre geste arrogant et paternaliste.

«Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais si je vous vole votre voiture et qu’après je vous dis : «On fait partenariat et je vais vous la prêter de temps en temps», vous répondez quoi?», demande-t-elle.

Ce point de vue fait écho au rapport de Felwine Sarr et de Benedicte Savoy, publié fin novembre en France, à la demande d’Emmanuel Macron.

Pour les auteurs du document, la restitution ne peut être, sur le principe, que définitive. On y suggère toutefois que seules les oeuvres «mal acquises», c’est-à-dire dans le cadre de pillages, de crimes et de violences, soient restituées, et pas nécessairement l’ensemble du patrimoine.

 

Vaste sujet : Le dossier, dans tous les cas, est loin d’être clos.

En Belgique, il a même repris de plus belle le 8 novembre, lors de la réouverture du musée royal Tervuren à Bruxelles, construit en 1898 à la gloire du colonialisme belge.

La polémique était si féroce que même l’actuel roi de Belgique, Philippe, s’est abstenu d’y assister. Une «grosse victoire», selon Mireille-Tshusi Robert, qui rappelle que les ossements de sept guerriers congolais reposent encore… sur le terrain du musée.

«En ce moment, on sent beaucoup d’énervement», renchérit Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), qui dit suivre le débat de près.

Mme Bondil trouve «normal que cette discussion soit ouverte» et reconnaît qu’il s’agit d’un débat «passionnant», voire nécessaire, tant pour les pays africains, qui cherchent à se reconstruire, que pour les pays occidentaux, qui veulent faire la paix avec les démons de la colonisation.

Mais elle appelle toutefois «à la modération» et espère que le mouvement ne se transformera pas en «vente de feu».

«C’est toute la question de la propriété morale et de la propriété légale, conclut-elle. Du point de vue éthique, quelle est la légitimité de ces objets-là ? C’est un vaste sujet… aussi vaste que le travail qui doit se faire en amont avant de les restituer. Les provenances de ces objets doivent être étudiées, leur traçabilité doit être comprise. Il ne faut rien précipiter. On peut être pour les restitutions, mais il ne faut pas être contre les musées…»

 

Le Canada, un modèle à suivre?

Parce que la loi y est plus flexible, le Canada a une longueur sur la France et la Belgique en matière de restitution de biens culturels. Dès 1978, le Musée canadien des civilisations prend l’initiative de rendre à deux tribus autochtones des objets à caractère spirituel qui avaient été confisqués.

Ce geste ne fait pas l’unanimité, mais ouvre la voie à une série d’accords entre les musées nationaux et les Premières Nations.

«On a mis en place des outils qui permettent d’avoir un cadre légal et professionnel plus avancé sur ces questions-là», résume Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal. Dans les dernières années, Mme Bondil a notamment géré deux demandes de restitution venues de la Nouvelle-Zélande et du Cambodge.

En vertu de la convention de l’UNESCO de 1970 concernant le retour des biens culturels, les musées publics canadiens ont également restitué des objets à une douzaine de pays depuis 1997, dont la Bolivie, la Bulgarie et la Syrie.

In La Presse