Quant la volaille vole haut : Les prix «flambent» le poulet !

Autant le coût élevé de la viande rouge est presque une «normalité» admise et comprise par tous, autant une envolée des prix du poulet suscite l’incompréhension, voire l’indignation, du consommateur. Depuis longtemps, depuis toujours dirait-on, les Algériens ont vu dans la viande de volaille la possibilité de pourvoir s’offrir, à des prix raisonnables, leurs rations en protéines animales. Mais, depuis plusieurs mois, une flambée des prix affecte le marché des gallinacés.

Les vendeurs expliquent cette situation par la concomitance de la baisse de production, notamment durant la saison estivale, et de la forte demande constatée sur la viande blanche en période de fêtes religieuses. Plus pragmatique, le Conseil national de la filière avicole argue d’un manque du poussin de chair sur le marché national.

Ces derniers mois, le poulet rivalise presque avec la viande rouge. Sur les étals des marchands, son prix oscille entre 360 et 370 dinars le kilogramme, mais en dépit de ce coût, la volaille séduit toujours les Algériens. Pour nombre d’entre eux, il est hors de question de ne pas s’assurer une ration de viande, ne serait qu’une fois par semaine.   «Je ne peux pas cuisiner sans viande. C’est impossible ! Comme les viandes bovine et ovine sont très chères, j’achète du poulet», affirme Radia, la quarantaine. Cette mère de famille ne peut se passer du poulet même si, son prix élevé lui déséquilibre le budget viande. «C’est vrai que le prix de la volaille a beaucoup augmenté mais on a besoin de protéines, surtout quand on a des enfants. En plus c’est très bon», dit-elle.

«On n’a pas le choix», dira une vielle dame, debout devant un étal de volaille. «Le poulet est devenu cher et n’est plus accessible comme avant. Aujourd’hui, on ne peut plus acheter un poulet entier. On se contente juste de quelques parts qu’on répartit sur toute la semaine pour donner un peu de goût aux plats», ajoute-t-elle. `

Mustapha, lui non plus, n’a pas le choix mais pour d’autres raisons. Le régime alimentaire dicté par son médecin lui interdit la viande rouge. Ce cadre à la retraite, se rabat ainsi sur le poulet. «Mon médecin m’a préconisé de consommer moins de bœuf et de mouton, je ne prends donc que la viande blanche notamment le poulet», explique-t-il.

Chauffeur dans une entreprise privée, Nourdine est convaincu que les marchands tirent un très grand bénéfice de la vente du poulet. «J’ai un parent qui travaille dans un poulailler, il m’a assuré que la volaille est vendu à 170 dinars le kg alors que nous, nous l’achetons à plus de 340 dinars le kilo, soit le double du prix de l’aviculteur», dit-il outré. Pour lui, ces vendeurs imposent leur dictat en l’absence de contrôle.

 

Toujours les mêmes arguments

Les marchands de volaille, eux, ont toujours recours aux mêmes arguments pour justifier cette flambée : l’été et les fêtes religieuses. Donc, tantôt c’est la faute à la saison estivale où la production avicole baisse, puisque les fortes chaleurs provoquent des pertes de poussins pour les aviculteurs. Tantôt c’est parce que le Ramadhan, Awel Moharem (nouvel an hégirien), Achoura (10e jour de Moharem) ou encore le Mawlid Ennabaoui s’accompagnent d’une surconsommation du poulet, ingrédient indispensable à la préparation des plats traditionnels.

En effet, durant ces périodes le prix du poulet augmente vite. Seulement, une fois tous ces événements passés, le prix n’est pratiquement jamais revu à la baisse. Pourquoi le maintien de cette hausse ?

 

L’œuf et la poule

Pour le Conseil national de la filière avicole, l’augmentation permanente du prix du poulet est loin d’être une surprise. Selon son président, Kalli El Moumane, cette hausse du coût était attendue puisque «le marché national enregistre un manque du poussin d’un jour». Et ce n’est pas tout. Le prix du poussin d’un jour a aussi augmenté. «Il est passé de 45 à 120 dinars». Cette pénurie, précise-t-il, est provoquée par «les accouveurs (les personnes qui fournissent le poussin d’un jour) qui n’ont pas mis en place l’œuf à couver». Mais pourquoi les accouveurs n’ont pas procédé à cette opération ? Explications de Kalli El Moumane : «Le poulet de chair de reproduction (mâle et femelle destinés pour la production des œufs) lui aussi n’est pas disponible en quantités suffisantes pour pouvoir produire l’œuf à couver qui, à son tour, va assurer les besoins du marché national pour la disponibilité du poussin d’un jour».

 

La matière première importée

Les besoins nationaux en poulet de chair de reproduction sont estimés entre 4,5 et 5 millions par an. M. Kalli El Moumane affirme que l’Algérie importe annuellement 2 à 2,5 millions de poulets de chair de reproduction. Les mêmes quantités soit, entre 2 à 2,5 millions de poulets de chair de reproduction, sont produites localement. Toutefois, la production nationale reste instable. «Les producteurs nationaux, qui sont au nombre de deux seulement, n’assurent pas une production stable et régulière», déplore-t-il.

Pour Kalli El Moumane, cette «instabilité» de production est la résultante directe de la hausse du prix de la matière première notamment le maïs et le soja, deux céréales majeures pour la fabrication de l’aliment de volaille. En effet, Sur les 2 500 000 tonnes d’aliments de volailles entre maïs, soja et complément minéral vitaminé que nécessite le secteur, 80% sont importés. Il souligne également que la TVA imposée par la loi de finances 2018 sur ces deux produits importés a eu pour conséquence une augmentation des coûts. «Après plusieurs démarches, le maïs a été finalement exonéré de cette taxe en août dernier. Seulement, il faut au moins six mois avant que cette exonération ne se répercute sur le prix de ce produit», dit-il.

 

Une filière qui progresse

Malgré tous les problèmes qui affectent l’aviculture, cette filière demeure prometteuse. En 2017, la production nationale avicole a atteint 5,3 millions de quintaux contre 2,92 millions de quintaux en 2009, soit une croissance de 153%. Idem pour la production d’œufs de consommation qui est passée de 3,8 milliards d’unités en 2009 à 6,6 milliards d’unités en 2017, soit une hausse de 76,3%. Ainsi, la valeur ajoutée de la production avicole en 2017 a été de 155 milliards de dinars contre seulement 54 milliards de DA en 2009, totalisant ainsi une croissance de 184 %. Le président du Conseil national de la filière avicole reste très optimiste quant à l’avenir de l’aviculture. Il estime qu’une fois que l’Algérie réalisera son objectif de produire trois millions de poulet de chair de reproduction d’ici fin 2018, cette pénurie prendra fin. «C’est la seule solution pour ne plus avoir une pénurie de poussin d’un jour», assure-t-il.

Pour la maîtrise des prix par une offre abondante, les professionnels du secteur, eux, préconisent l’amélioration des réseaux de distribution, la lutte contre les réseaux informels de production et de commercialisation.

Katia Sari