Livres : Les 200 ans de Frankenstein, l’increvable créature

«Mary Shelley a saisi les enjeux profonds de la modernité. Il y a quelque chose dans son oeuvre de l’ordre de l’illumination, une captation de l’esprit du temps et de ce qui se mettait en place, qui va transcender l’époque», nous dit Céline Lafontaine, sociologue des sciences, pour expliquer la fascinante portée de Frankenstein ou le Promothée moderne, publié en 1818. Céline Lafontaine a écrit et lit le texte de la conférence immersive Illumination Frankenstein, récemment présentée à la Satosphère de la Société des arts technologiques, qui sera de retour les 18 et 19 décembre.

En collaboration avec les artistes Yan Breuleux et Luc Courchesne, Céline Lafontaine nous invite à plonger au coeur du mythe, où le deuil, la foi, la science, l’horreur et la poésie sont mêlés.

Le plus fascinant de ce mythe, c’est que tout le monde le connaît, surtout par son incarnation la plus célèbre, celle de Boris Karloff dans le film de James Whale en 1931.

Mais peu de gens ont véritablement lu le classique de Mary Shelley. Beaucoup pensent encore que Frankenstein désigne la créature, qui n’est pourtant jamais nommée dans le roman, dont la forme en partie épistolaire donne la parole à trois narrateurs.

On y trouve le capitaine Robert Walton, qui cherche un passage navigable en Arctique et qui recueille à bord de son navire le scientifique Victor Frankenstein, en mission pour détruire la créature qu’il a mise au monde, un être fait de morceaux de cadavres, créature bonne au départ, devenue mauvaise par le rejet qu’elle suscite, et beaucoup plus brillante dans le livre que ce qu’on en a fait au cinéma.

Ces trois personnages sont les voix du roman qui nous mettent en garde contre l’ambition démesurée de l’homme, capable de prouesses qui peuvent en retour le détruire – rappelons aussi que ça s’est très mal terminé pour Prométhée…

«C’est un livre qui annonce les dangers, et ce qu’elle voit, ce qu’elle devine, c’est la non-maîtrise, ou l’illusion que nous avons de la maîtrise de la nature.»

 

Tous des Frankenstein?

L’histoire même de la création du roman a fasciné les gens à son époque. Comment une jeune femme de 17 ans avait-elle pu imaginer une histoire aussi terrible? Rien n’est banal dans le destin de Mary Shelley, dont les parents étaient des radicaux.

Sa mère, Mary Wollstonecraft, morte peu de temps après la naissance de Mary Shelley, est considérée comme l’une des premières féministes de l’histoire, tandis que son père, William Godwin, est l’un des précurseurs de la pensée anarchiste. Sa liaison avec le poète Percy Shelley, un homme marié, fera scandale, de même que leur amitié avec le sulfureux Lord Byron. Un soir de 1816, à la villa Diodati au bord du lac Léman, en Suisse, Lord Byron lance un défi à sa bande d’amis, après de savantes discussions sur les découvertes de l’époque et la lecture d’histoires de fantômes, soit d’écrire un récit d’épouvante.

Seule Mary Shelley, qui avait alors 17 ans, le relèvera. Et le reste appartient à l’Histoire.

Frankenstein est aujourd’hui un symbole, qui a été évoqué lors du largage des premières bombes atomiques, jusqu’à aujourd’hui, où l’on parle d’«aliments Frankenstein» quand il est question de manipulations génétiques. Le champ d’expertise de Céline Lafontaine, professeure à l’Université de Montréal, touche les enjeux liés, entre autres, aux biotechnologies.

«Il y a toujours des enjeux qu’on ne veut pas voir, sociaux, économiques, éthiques, surtout biologiques, dit-elle. On est dans une société qui est directement dans la manipulation des corps, de la génétique. Nous sommes tous un peu des Frankenstein, dans cette volonté de conquête de soi, de performance, de transformation du corps». Ce que Mary Shelley voyait comme une tendance de la modernité est maintenant ancré dans notre culture.

«Quand on pense qu’on échappe à tous les déterminismes, comme individu libéral, on est dans une volonté de puissance, on refuse toute assignation qui n’est pas celle du choix de l’individu lui-même. C’est devenu une norme de société, alors que ce n’est pas possible en dehors des biotechnologies.»

«L’illumination de Mary Shelley peut encore nous éclairer, à mon sens, poursuit-elle. Je suis allée dans des laboratoires où on imprime de la peau humaine, où on travaille sur des organes, des cellules souches… Le plus aliénant est l’industrie de la fécondation in vitro. Le commerce des embryons est devenu quelque chose de banal. Aux États-Unis, une femme a mis en ligne son embryon féminin en échange d’un embryon masculin… Alors que chez Shelley, il y a une pensée du vivant, de la limite de la vie. On va retrouver cela chez les écoféministes.»

 

Le désir éperdu de conquête

Bien avant aujourd’hui, Mary et Percy Shelley étaient végétariens, et d’ailleurs, la créature de Frankenstein, extrêmement sensible au vivant avant de se retourner contre son créateur, l’est aussi.

Elle est plus humaine que l’homme qui l’a créée. Plusieurs interprétations de l’oeuvre font un lien entre la créature et Shelley elle-même, dans son isolement et son rejet, comme le vivaient les femmes à cette époque.

Mais ce que cette jeune écrivaine a pu percevoir, ce sont surtout les dérives possibles de la manipulation du vivant, et c’est exactement ce que nous sommes en train de vivre actuellement.

«Dans son roman, elle a mis sur le même pied la conquête du Nord et la conquête du vivant, souligne Céline Lafontaine. Nous voyons aujourd’hui les enjeux climatiques, et, sur le plan biologique, l’exemple le plus simple est la résistance aux antibiotiques, qui est un véritable danger pour l’avenir selon l’OMS. Le plus paradoxal aussi est qu’on est dans une grande perte de la biodiversité, alors que partout dans les laboratoires, la vie prolifère. C’est énorme. On crée la vie, mais on perd la vie en même temps.»

À la fin du roman, le capitaine Robert Walton, saisi par l’histoire terrifiante de Frankenstein, choisit de rebrousser chemin et d’éviter la catastrophe pour son équipage – on y voit presque la prémonition de la tragique expédition de Franklin, quelques décennies plus tard, qui restera prise dans les glaces.

«La dimension rédemptrice de Walton, qui décide de reculer, c’est un peu ce que nous annoncent les adeptes de la décroissance», fait remarquer Céline Lafontaine.

 

Le premier film restauré

La toute première adaptation (très libre) au cinéma de Frankenstein, par les studios de Thomas Edison en 1910, vient d’être rematricée, après beaucoup de défis de restauration.

Ce film muet de 13 minutes est maintenant disponible sur le site de la Library of Congress. Un beau cadeau pour le bicentenaire.

 

Hollywood et Frankenstein

En quête d’un nouveau monstre après le grand succès de Dracula avec Bela Lugosi, Hollywood a jeté son dévolu sur celui de Frankenstein.

En 1931, un classique instantané est né, réalisé par James Whale, qui s’inspira du cinéma expressionniste allemand.

Ce succès, qui demeure encore aujourd’hui l’incarnation la plus célèbre de la créature («It’s alive!» est probablement l’une des répliques les plus connues du cinéma), lancera les carrières de Boris Karloff et de Colin Clive, et mènera à une suite tout aussi respectée, sinon plus: Bride of Frankenstein, avec Elsa Lanchester et son inoubliable coupe de cheveux.

 

Inépuisables interprétations

La créature de Frankenstein a été un personnage de bande dessinée, une marque de céréales (les Franken Berry), une chanson des New York Dolls, et l’objet de parodies, notamment dans The Addams Family.

La plus connue reste celle de Mel Brooks, Young Frankenstein en 1974, en noir et blanc, avec Gene Wilder, parce qu’elle était très respectueuse du classique de James Whale. Mentionnons aussi des films qui inversent le sexe de la créature, comme The Bride de Franc Roddam (avec Sting) ou même Weird Science de John Hughes, où des génies fous créent «la femme parfaite».

Enfin, Kenneth Branagh a offert sa vision, quelque peu hystérique, mais fidèle au roman, en 1994, avec Robert De Niro dans le rôle de la créature.

 

Mary Shelley superstar

La fameuse nuit de la naissance de Frankenstein dans l’esprit de son auteure, avec Mary et Percy Shelley, Lord Byron et Claire Clairmont, a inspiré, plus ou moins bien, les cinéastes, qui ont souvent fantasmé les tensions érotiques de ce groupe.

Cela a donné le Gothic de Ken Russell en 1986 et le Haunted Summer d’Ivan Passer en 1988. Plus récemment, en 2017, la cinéaste d’origine saoudienne Haifaa Al-Mansour a transposé le vie de l’écrivaine pour le film biographique Mary Shelley, avec Elle Fanning dans le rôle-titre.

 

A venir

Le cinéaste Bill Condon s’était intéressé aux derniers jours de James Whale dans l’excellent film Gods and Monsters en 1998, avec Ian McKellen (qui a été finaliste aux Oscars) dans le rôle du réalisateur du Frankenstein de 1931. Selon les plus récentes rumeurs, il travaillerait à un remake de Bride of Frankenstein du même Whale et, pour l’instant, Javier Bardem et Angelina Jolie feraient partie du projet, qui devrait voir le jour en 2019. Frankenstein, on le répète, est increvable.

In La Presse