Produits pyrotechniques : Le prohibé «toléré» !

Comme chaque année, la célébration du Mawlid Ennabaoui (naissance du prophète) rime avec pétards, fusées, feux d’artifices et autres produits pyrotechniques. La veille, tous les quartiers algérois, ainsi que dans tout le pays, se donnent à un spectacle assourdissant de pétards qui se poursuit toute la nuit. Seulement, l’usage de ces artifices de divertissement n’est pas sans danger puisqu’il entraîne souvent des brûlures, des blessures et provoque des incendies.

A l’approche du Mawlid Ennabaoui, la folie des produits pyrotechniques s’installe. La vente informelle de ces marchandises prohibées s’intensifie durant cette période. Pourtant, les «grossistes» et revendeurs à la sauvette de ces produits ne chôment pas durant le reste de l’année. Leurs marchandises tant demandées par les supporters de football dans les stades mais aussi utilisées lors des fêtes de mariage, sont vendues à longueur d’année.

Pas loin de la Place des Martyrs, la rue Ali Amar, plus connue sous l’appellation de Djamaâ Lihoud, dans la commune de la Casbah, est justement le «marché de gros» des produits pyrotechniques à Alger.

Ici, le mouvement s’accentue à quelques semaines de la fête du Mawlid Ennabaoui. D’impressionnants étals de ces produits s’y installent et ce malgré leur interdiction. Des marchandises variées sont exposées et proposées à des prix exorbitants qui pourtant, ne dissuadent pas les clients, souvent des jeunes.

Ce scénario n’est pas typique uniquement à Djamaâ Lihoud. Moins achalandés, des étals de ces mêmes marchandises pullulent dans tous les coins et recoins des rues de la capitale et autres villes.

Seulement cette année, ce commerce juteux a été perturbé. Postés à Place des Martyrs et ses alentours depuis plus d’un mois et demi, des policiers sillonnaient les ruelles et empêchaient cette activité. Pourtant, la vente de pétards, fusées, feux d’artifices et autres n’a à aucun moment cessé. Elle se fait en clandestinité. Pour les «grossistes» et revendeurs, il n’est pas question de rater l’occasion du Mawlid Ennabaoui où d’habitude, ils écoulent une grande quantité de leur stock de produits pyrotechniques. Le recours à la location des magasins du quartier était leur stratagème.

«Ils ont loué pratiquement tous les magasins de prêt-à-porter de Djamaâ Lihoud pour la vente de bougies et négociaient en cachette des cartons de pétards, feux d’artifices, fusées et fumigènes», explique Rachid, un jeune du quartier.

A cinq jours de cette fête religieuse, des étals de ses marchandises ont resurgit dans le mythique quartier de Djamaâ Lihoud. Comme par magie, les policiers ont disparu du quartier et les revendeurs ont réinstallé leurs étals.

«Je pense qu’ils ont été autorisés à vendre leur marchandises. Depuis, la rue est bandée de monde. A peine si on arrive à circuler», raconte le jeune Rachid qui n’arrive  pas à comprendre ce revirement de situation du jour au lendemain.

Peu importe, l’essentiel pour lui c’est de pouvoir acheter quelques produits pyrotechniques pour marquer la veille du mouloud en compagnie des «ouled houma».

 

Une célébration à grand danger

C’est la veille du Mawlid Ennabaoui. A peine le soleil couché, qu’un spectacle  prend place dans les communes et les quartiers de la capitale. Les explosions des pétards, de fusées, de feux d’artifices et autres produits pyrotechniques fusent de partout. Sur les places publiques, sur les trottoirs, dans les jardins, dans les cours des cités, et même dans les balcons, aucun espace n’est épargné.

Si ce «spectacle» amuse les fans des pétards, les riverains et les passants, eux, le qualifient de pure «nuisance».

En effet, le bruit et les détonations incommodent énormément les gens notamment les personnes âgées, les enfants et les personnes malades.

«La veille du mouloud, je tache toujours de me libérer du boulot plus tôt que d’habitude. Je fais mon possible pour rentrer chez moi avant le début des explosions des pétards. Une fois à la maison, je m’assure d’avoir bien fermé les fenêtres pour éviter les mauvaises odeurs de poudre et de brulé, les bruits assourdissants mais aussi qu’un pétard ou qu’une fusée atterrissent à l’intérieur de la maison», dira Djamila.

Pour elle, la célébration du Mawlid Ennabaoui a été complètement détournée de sa vocation. «Dans la rue, je reste sur mes gardes. Les détonations me font sursauter. Je ne comprends pas cette tradition des pétards qui n’a aucune signification. C’est de l’argent brulé en une fraction de seconde», ajoute-t-elle.

Comme Djamila, elles sont nombreuses à avoir développé la «phobie des pétards». Kenza se souvient parfaitement du jour où elle a reçu un pétard dans la poche de son tablier.

«A la sortie du collège, il y avait des jeunes garçons qui allumaient des pétards et les lançaient. Ils s’amusaient à faire peur aux filles. Je n’ai rien remarqué jusqu’au moment où j’entends une explosion qui m’a assourdie puis je vois mon tablier en feu. Affolée, je me suis mise à crier avant que mes copines ne parviennent à éteindre avec leur cartables, la flamme qui a pris dans la poche de mon tablier», raconte-t-elle.

Des années sont passées et Kenza sursaute toujours à la moindre détonation. Cette peur des pétards ne l’a jamais quittée. «J’appréhende l’approche de cette fête. D’ailleurs, je m’arrange toujours pour prendre un petit congé au moment du Mouloud pour m’enfermer chez moi. Mais les explosions des pétards et fusées me font sursauter de jour comme de nuit», explique-t-elle.

En effet, la manipulation de ces artifices de divertissement est souvent, loin d’être un beau spectacle. Dans les quartiers, les groupes de jeunes n’hésitent pas à échanger des jets de pétards entre eux. Ces «attaques» durent de longue heures jusqu’à épuisement de leurs «munitions».

Signe d’inconscience et d’insouciance, ces comportements provoquent parfois des d’accidents dramatiques et des incendies.

 

Une fête, jamais sans accidents

La Protection civile lance chaque année, un appel à la prudence et à la vigilance et sensibilise sur les différents risques générés par l’utilisation des produits pyrotechniques et des bougies. L’explosion de ces produits dans la main peut provoquer de graves brûlures aux doigts, aux bras et au visage ou carrément une amputation. Leur mauvaise manipulation peut aussi engendrer des brûlures aux yeux ou une perte définitive de l’audition.

La protection civile insiste également sur la vulnérabilité des enfants et adolescents qui sont les plus touchés par ce type d’accidents.

Mais en vain ! La fête se transforme pour certains, en cauchemars.

Au lendemain de cette fête religieuse, de nombreux accidents et incendies sont à déplorer. Cette année encore, les services de la Protection civile sont intervenus lundi soir à la veille du Mawlid Ennabaoui, à travers différentes régions du pays.

Outre l’extinction de plusieurs incendies, ils ont aussi prodigué des soins aux personnes blessées suites à la mauvaise manipulation des produits pyrotechniques.

Selon leur communiqué rendu public, treize incendies d’arbres, de palmiers et de broussailles ont été recensés. Les pompiers sapeurs sont intervenus également pour l’extinction de feux qui ont pris dans des balcons, garages ou chambres de certaines habitations.

Rien qu’à Alger, neuf incendies ont été enregistrés à travers plusieurs localités notamment à Bordj El Bahri, Eucalyptus, Kouba, Baraki, El Achour, Bordj El Kiffan, Rouiba, El Maquaria dans la daira d’Hussein Dey où justement une personne a été légèrement brûlée et à Bab El Oued où une autre personne a été incommodée par la fumée.

Dans la wilaya de Guelma, les services de la protection civile sont intervenus pour éteindre deux incendies d’habitations dans la commune de Nechmaya et celle de Guelma.

A Blida, dans la commune de Bouinan, un véhicule et un bus ont été la proie des flammes provoquées par les produits pyrotechniques.

 

Des saisies toujours dérisoires

Plus de 72,1 millions d’unités de produits pyrotechniques ont été saisies durant les neuf premiers mois de 2018, par les différents services de sécurité.

En plus détaillé, les Douanes algériennes ont saisi 62,2 millions d’unités, au moment où la Gendarmerie nationale a saisi 7,5 millions d’unités, et la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) 2,3 millions d’unités.

Toujours est-il, les quantités saisies restent dérisoires au vu de celles utilisées dans les stades, les fêtes de mariage et durant la période de la célébration du Mawlid Ennabaoui. En effet, de grosses quantités échappent aux différents services de sécurités pour se retrouver entre les mains des enfants.

Katia Sari