Cantines scolaires : Entre «corvée» et mauvaise gestion

La restauration scolaire semble devenir une véritable corvée pour les écoles. Les menus sont souvent mal élaborés et le service détérioré. Les élèves fuient de plus en plus ces réfectoires et ceux qui n’ont pas le choix, ne mangent pas généralement à leur faim. Les quantités sont réduites et la qualité des aliments laisse à désirer. Pourtant, la ministre de l’Education nationale ne cesse d’insister sur l’importance de ce temps périscolaire auquel le ministère de l’Intérieur a consacré vingt six milliards de dinars pour la gestion des cantines.

Censées être le lieu où l’on reprend des forces avant d’attaquer la deuxième partie de sa journée d’étude, les cantines scolaires semblent plutôt produire l’effet inverse sur les enfants les fréquentant. La plupart des élèves fuient ces réfectoires. La mauvaise qualité des repas et les quantités d’aliments réduites sont souvent à l’origine.

A l’école primaire Mohamed Boudiaf de Bab El Oued, les deux enfants de Djazia font partie des nombreux élèves qui boudent la cantine scolaire. «Ils refusent de manger à midi à la cantine car ils n’aiment pas les repas servis», affirme la maman.

Fort heureusement, cette fonctionnaire peut compter sur sa belle mère qui habite à proximité de l’école. «Mes enfants préfèrent aller déjeuner chez leur grand-mère», dit-elle. Scolarisés en 4e et 3e année primaire, les deux enfants de Djazia se plaignent des plats proposés. «Les menus sont toujours les mêmes, ne cessent de me répéter mes enfants. Selon eux, ça tourne entre le couscous, le tlitli (petits bouts de pâte en sauce), les haricots blancs en sauce, les lentilles et tadjine zitoune (ragout d’olives)», rapporte-t-elle. D’ailleurs, poursuit-elle, «ma fille âgée de huit ans, assure que le tadjne zitoune ne compte que trois olives qui nagent dans un bouillon qui se rapproche plus d’une eau colorée que d’une sauce».

Les «griefs» de ces deux élèves de l’école Mohamed Boudiaf de Bab El Oued ne s’arrêtent pas ici. Selon eux, les quantités servies sont insuffisantes, les parts de viande toutes minuscules et les plats manquent de goût. «Ils n’ont aucune saveur», ne cessent-ils de répéter à leur maman.

Djazia se souvient du jour où ses deux enfants ont repoussé le plat qui leur a été servi à la cantine. «Ils sont restés le ventre vide toute la journée. A leur retour de l’école en fin d’après midi, ma fille m’a expliqué qu’ils ont eu droit à du couscous présenté avec la sauce des haricots blancs de la veille. Le plat a été recyclé et resservi le lendemain avec du couscous! C’est grave !», déplore-t-elle.

Toujours aussi informée, cette mère de famille décrit le service défectueux dans la cantine scolaire de ses enfants.

«Aucune bouteille d’eau n’est disposée sur la table pour que les élèves puissent boire et aucune serviette jetable ou pas ne leur est fournie pour s’essuyer la bouche et les mains. D’ailleurs, les élèves n’ont même pas le droit de se laver les mains avant d’aller manger puisque juste après les cours, ils sont directement conduits vers la cantine», précise-t-elle.

Elle cite également la contrainte de garder les cartables sur eux durant tout le repas de midi puisque les élèves ne sont pas autorisés à laisser leurs affaires en classe.

Elle souligne par ailleurs, les mardis après midi où les élèves n’ont pas classe et où la cantine n’assure pas la restauration à midi. Pourtant précise-t-elle, «il y a des élèves dont les parents travaillent et qui donc n’ont pas où déjeuner».

 

Quand les maitresses d’école s’en mêlent

L’implication des maitresses d’école dans la restauration des élèves est devenue monnaie courante. C’est ce que confirme Djazia.  L’année dernière se souvient-elle, la maitresse de son fils a précisé aux élèves de sa classe que la cantine était destinée uniquement aux enfants des familles nécessiteuses. «Ceux dont les parents sont à la maison rentrent chez eux, leur a-t elle signifié. Cette fois ci par contre, elle a conditionné l’accès à la cantine en leur imposant de décider de manger ou pas à la à l’école dés le début de l’année scolaire. Elle les a averti que celui qui ne va pas a la cantine dés la première semaine, n’aura plus le droit d’y aller une autre fois tout au long de l’année», raconte-t-elle toute outrée.

Cette mère de famille évoque aussi toutes ces maitresses qui s’immiscent dans la distribution des repas à la cantine. «Ce sont elles qui servent les enfants. Si l’enfant demande d’être servi à nouveau, c’est aussi elles qui décident de lui redonner ou de  lui refuser une autre portion», dit-elle.

Et de poursuivre : «Quand les élèves finissent de manger, les maitresses prennent place à table pour déjeuner. Elles refusent aux élèves une autre part pour qu’il en reste pour elles et qu’elles puissent manger à leur faim privant ainsi tous ces petits garçons et filles de ce qui leur a été destiné», déplore-t-elle.

 

Les pour et les contre des parents  

Si les enfants de Djazia refusent de déjeuner à l’école, les deux jeunes enfants de Sabrina, eux, n’ont pas le choix. Leur école primaire située à Garidi sur les hauteurs d’Alger, ne dispose pas de cantine. Une situation qui apparemment ne semble pas déranger leur mère. Celle-ci d’ailleurs est contre la cantine au primaire.

«Je suis contre l’idée que l’enfant passe toute la journée à l’école. Cela le sature», dit-elle tout en rappelant les horaires des cours qui commencent de 8h du matin jusqu’à 11h 15 puis de 13h jusqu’à 16h 15.

Cette employée dans une entreprise privée reconnait n’avoir jamais eu de problèmes pour la garde de ses enfants pendant la pause de midi.

«Ils rentrent toujours déjeuner à la maison. Mon mari travaille à son compte ce qui lui permet de se libérer pour aller les chercher à l’école et leur donner à manger à midi», explique-t-elle.

Quant au collège et au lycée, cette mère de famille estime que la cantine est plutôt indispensable dans ces établissements.

Pourtant sa fille aînée, élève en classe terminale dans un lycée disposant d’une cantine, n’y va jamais.

«Elle préfère rentrer à la maison, déjeuner avec son père, son frère et sa soeur. Elle ne veut pas certainement, se distinguer de la majorité de ses camarades de classe qui refusent de manger à la cantine et choisissent déjeuner chez eux. Les plus éloignés eux, préfèrent manger dans les fast-food proches du lycée», dit-elle.

Sabrina évoque par ailleurs, le problème de la surcharge des cartables qui s’impose lorsque l’élève est contraint de manger à la cantine et donc de ne pas rentrer à midi chez lui.

«Ces élèves embarquent chaque matin tous les manuels et tous les cahiers des matières dispensées dans la journée et trainent ainsi de lourds cartables», explique-t-elle.

Père de deux enfants scolarisés au primaire à Bab Ezzouar à l’est d’Alger, Mohamed regrette que leur école ne soit pas dotée d’une cantine.

«J’aurai aimé confier mes enfants à midi à l’école et non pas à une nourrice qui me revient cher», témoigne-t-il.

Pour lui, les cantines scolaires ne doivent pas se limiter aux établissements des zones rurales et enclavées.

«Aujourd’hui, il y a beaucoup de familles où les deux parents travaillent et la garde des enfants scolarisés à la pause midi constitue un vrai casse tête pour nombre de familles», expliquent-il.

 

Des cantines scolaires toujours fermées

De nombreuses écoles primaires restent à ce jour sans cantines. A la rentrée scolaire, ces espaces de restauration tardent à ouvrir leurs portes. Le syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef) assure que 60% des cantines ne sont pas encore ouvertes.

Selon lui, ce retard resurgit chaque année depuis que la gestion des établissements primaires ait été confiée aux collectivités locales.

Mettant cette situation sur le compte d’une «mauvaise» gestion de ces réfectoires, le Satef plaide justement pour le retrait de la gestion des écoles primaires des collectivités locales. «En l’absence d’une planification, les soumissions de marchés se font toujours en retard», explique-t-on.

Pourtant, le ministère de l’Intérieur et des collectivités locales et de l’aménagement du territoire a consacré pour la rentrée scolaire 2018/2019, vingt six milliards de dinars pour la gestion des cantines scolaires.

Quant au manque d’effectif destiné à ces cantines, le même ministère tente d’y remédier à travers la mobilisation de 45 000 postes au profit des diplômés des centres de formation professionnelle notamment pour la restauration, le transports et la maintenance.

Katia Sari