Ecoles privées : Entre recherche de l’excellence et quête de notoriété

Les écoles privées s’imposent, depuis quelques années, comme la panacée. Synonyme, au départ, d’un haut niveau de scolarisation mais aussi de l’aisance sociale et financière de ceux qui les fréquentent, les établissements privés ne bénéficient plus de la réputation d’antan. Dans nombre d’entre eux, les conditions de prise en charge des élèves se dégradent et le niveau d’enseignement baisse. Entre qualité et médiocrité, le sort des élèves bascule…

Les écoles privées poussent comme des champignons à travers quasiment toutes les villes du pays. Si au départ ces établissements étaient une référence en matière de scolarisation, aujourd’hui, leur image s’est considérablement dégradée. Le manque de professionnalisme des gestionnaires est pointé du doigt au moment où, est décrié sur la place publique le niveau des enseignants.

Recrutés en nombre pour faire tourner ces écoles, les professeurs ne réuniraient pas toujours les compétences requises. Certains observateurs parlent d’opportunistes s’engouffrant dans un créneau porteur pour la manne financière qu’il représente que pour la vocation qu’il devrait animer les professionnels de l’enseignement.

Pourtant des centaines de parents continuent à opter pour ces écoles. La frime et le «m’as-tu vu ?» semblent gagner du terrain. Contrairement à ceux, de moins en moins nombreux, guidés par le souci de trouver un établissement pouvant assurer un bon niveau d’enseignement à leurs enfants, beaucoup de familles s’y mettent uniquement par panurgisme. Pour elles, il est juste question de faire comme les cousins, les collègues ou encore les voisins. Aujourd’hui, les expériences des uns et des autres se différencient.

Scolarisé en 2e année secondaire, Toufik a toujours fréquenté l’école privée, depuis la maternelle. Pour son père Ahmed, le secteur privé de l’éducation a été d’un grand secours pour lui et son épouse. «Ma femme et moi travaillons tous les deux et nous n’avons pas où laisser notre fils en dehors des heures de l’école, et nous ne voulions pas prendre de nourrisse», détaille-t-il.

Son choix de l’école privée n’a pas été fait pour cette raison uniquement. Pour ce journaliste de métier, la qualité des enseignants est la principale raison. «Les enseignants étaient, pour la plupart, des retraités de l’école publique. Ils avaient une longue expérience et un très bon niveau», explique-t-il.

De ce fait, Ahmed est convaincu de la qualité des leçons dispensées et du niveau des devoirs.

«Ils sont meilleurs par rapport à ceux de l’école publique», dit-il. Il se rappelle ainsi du troisième trimestre de l’année dernière, où son enfant était en 1ère année secondaire science.

«Mon fils était très surpris de voir le sujet des sciences naturelles de son cousin, scolarisé dans le secteur public, contenir seulement trois questions alors que lui, a eu droit à un sujet de quatre pages. D’ailleurs, il en est sorti abasourdi mais il a eu 14 sur 20», raconte-t-il non sans fierté.

A trente mille dinars par mois, Toufik poursuit aujourd’hui, ses études dans une classe math-technique de dix élèves uniquement. «Il y a même des classe de six élèves», précise encore son père.

Ahmed s’insurge, par ailleurs, contre les «idées reçues» propagées ça et là pour faire accréditer la thèse que l’école privée gonfle les notes.

«C’est faux, dit-il, c’est plutôt le contraire. Les professeurs sont avares en compliments et attribuent difficilement les bons points. Il faut vraiment les mériter», affirme-t-il.

Contrairement à Toufik, le fils d’Assia découvre l’école privée à l’adolescence. Ayant fait tout son primaire dans une école publique, il rejoint cette année, pour la première fois, un collège privé bilingue à Bouzaréah.

«Les écoles publiques ne me plaisent plus à cause de la faiblesse du niveau des enseignants mais aussi de la surcharge des classes», explique Assia.

Aspirant à un avenir meilleur pour son fils, cette gérante d’un salon de coiffure estime qu’une meilleure scolarisation reste indispensable. C’est ainsi qu’elle a décidé d’investir soixante-dix mille dinars par trimestre comme frais de scolarisation de son fils.

«Je travaille pour que mon fils ait un avenir meilleur. Plus tard, s’il réussit et voudra continuer ses études à l’étranger, il sera capable notamment avec le programme de ce CEM qui est bilingue», ajoute-t-elle.

 

Entre échec scolaire et arnaque financière

Le recours aux établissements privés «réussi» pour certaines familles demeure toutefois, synonyme d’échecs et de perte d’argent pour de nombreux parents.

Pour certains d’entre eux, l’expérience a été parfois, très douloureuse accompagnée de beaucoup de regrets.

Dans la foulée de sa grande déception, Soumia, cadre dans une banque, a opté pour une solution radicale: elle a carrément retiré de l’école privée où étaient scolarisés ses trois enfants, deux d’entre eux pour intégrer l’école publique. «Je n’ai laissé que ma fille aînée. Certes, c’est elle qui a refusé et je ne voulais pas la forcer puisqu’elle a toujours eu de très bonnes notes», explique-t-elle.

La colère de cette mère de famille s’est déclenchée suite à une succession de mauvais résultats de ses deux autres enfants. «Mon fils était moyen mais la plus jeune qui était en 3e année primaire, avait carrément des notes catastrophiques», se souvient-elle.

Regrettant les années «perdues» dans le privé, elle revient sur le cas de sa benjamine.

Selon elle, sa fille Sara n’assimilait aucun cours et ses notes étaient très mauvaises. «Sa maîtresse d’école se contentait de lui mettre comme observation : Doit s’appliquer. Comment peut-elle s’appliquer puisqu’elle l’a mise à l’écart et ne s’est jamais souciée de son niveau ou si elle avait compris le cours ou pas. C’est à la maîtresse de prendre du temps avec chaque élève, au cas par cas, d’autant qu’ils ne sont pas nombreux en classe (à peine dix élèves). Sinon à quoi bon de l’inscrire dans une école privée et de dépenser autant d’argent ?», s’emporte-t-elle.

D’ailleurs poursuit-elle, «mon mari me reproche toujours de gâcher de l’argent pour un résultat aussi médiocre».

Pour Soumia, cette expérience est une «grande arnaque». «Nous payons vingt mille dinars par mois y compris pour les mois de vacances d’été alors que l’école ne garde pas les élèves. Chaque année, les livres du programme français nous coûtent vingt mille dinars par élève. Sans oublier les vingt mille dinars sollicités comme frais annuels d’assurances alors que l’enfant n’a droit à même pas un pansement au cas où il tombe et se blesse», détaille-t-elle.

Aujourd’hui, la mère de Sara est sereine et plutôt confiante. Sa benjamine est au collège, suit bien ses cours et son niveau s’est largement amélioré.

Les préoccupations des parents diffèrent mais se rejoignent toutes. Amel, médecin, se plaint non seulement des programmes enseignés qui, selon elle, ne sont qu’un «bourrage de crâne» mais aussi de l’arnaque dont les parents font l’objet sur le plan financier.

Avec trois enfants scolarisés dans une école privée à Baba Hsen à l’ouest d’Alger, elle peine pour joindre les deux bouts.

«La directrice s’amuse à augmenter les frais de scolarisation année après année. Elle nous prend pour des banques ou quoi ?», peste-t-elle.

Amel évoque aussi la restauration au sein de cet établissement.

«Avec tout l’argent que nous versons à cette école, mes enfants se plaignent tout le temps de la mauvaise qualité des repas servis à la cantine. Si je paye cher c’est pour que mes enfants aient des repas équilibrés et non pas pour leur bourrer l’estomac tous les jours avec des pâtes et du pâté de volaille ! », s’indigne-t-elle.

 

En sourdine

Fatima, la trentaine, est contre l’enseignement privé. Elle se rappelle sa voisine qui avait placé ses deux enfants dans une école privée sur les hauteurs d’Alger. Elle se rappelle surtout le jour où les deux garçons sont rentrés à la maison le corps parsemés d’hématomes.

«Ils ont été violentés par le directeur de l’établissement primaire», affirme-t-elle.

Selon cette fonctionnaire, l’aîné s’est retrouvé avec un déboîtement du bras et un œil au beurre noir et le petit d’à peine sept ans, avec plein d’hématomes sur le corps.

A l’époque, elle payait 1 200 dinars par mois pour qu’enfin, ces deux garçons si sages et si disciplinés, soient tabassés par le directeur avant de les renvoyer chez eux, s’indigne-t-elle.

Mais, l’affaire n’avait pas fait grand bruit.

Katia Sari